Le 17 juin, à la Cité Fertile de Pantin, l’Etat s’est engagé lourdement dans un plan d’appui et d’accélération des tiers-lieux intitulé « Nouveaux lieux, Nouveaux liens ». Symboliquement avec la présence de 6 ministres * et financièrement avec un investissement de 45 M€, sans compter l’implication d’Action logement (50 M€) et du fonds Amundi (50 M€).

Pour la rentrée, Zevillage revient sur ce plan avec une interview croisée de Julien Denormandie, ministre auprès de la ministre de la Cohésion des territoires, en charge de la Ville et du Logement, et de Patrick Levy-Waitz, rapporteur de la mission Coworking et président de la fondation Travailler autrement.

Comment est-on passé de la commande d’une mission Coworking en 2018 à un large projet de développement des territoires, du numérique, de la culture, de la formation et de l’accès aux services publics ?

Julien Denormandie : Les tiers-lieux, j’y crois depuis longtemps. Ce sont des espaces pluriels, émergents, qui redéfinissent nos façons de travailler et renouvellent le lien social. J’ai donc demandé à Patrick Levy-Waitz de faire un rapport avec des propositions très concrètes.

Il en ressort des constats très clairs : ce sont des lieux répandus, on en compte 1 800, partout sur le territoire, et pas seulement dans les métropoles, très divers, et qui remettent l’humain au centre de tout.

C’est non seulement un rapport qui a mobilisé énormément d’acteurs et qui a su créer une dynamique mais aussi un rapport qui fait consensus. Ma responsabilité de ministre était simple: il fallait aller plus loin ! D’où notre mobilisation sans précédent pour créer une vraie politique publique des tiers-lieux. Nous avons l’ambition de créer au moins 300 fabriques de territoire dans les trois prochaines années, 150 dans les territoires ruraux et dans les villes moyennes et 150 dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville d’ici 2022. Ces lieux offrent un panier de services aux publics ; formations, accès au numérique …, avec une enveloppe de 75 000 à 150 000 € par fabrique sur 3 ans.

Patrick Levy-Waitz : Indubitablement, le ministre vient de la dire : la mobilisation des acteurs et leur volonté de faire reconnaître un mouvement issu du terrain a été entendue. C’est heureux. Qui pourrait dire le contraire ?

Mais il reste le plus dur à faire : réussir à mettre la dynamique d’exécution qui d’ici plusieurs mois verront des territoires bénéficier de ces lieux hybrides qui apportent des moyens d’agir, de créer, d’innover et de travailler ensemble. Et ce de façon pérenne.

Seul le résultat compte !

Le phénomène des tiers-lieux est à l’origine un mouvement spontané de la société civile et du marché. Vous n’avez pas l’impression « d’étatiser » cette démarche sociale ou de la rendre trop dépendante de l’action publique ?

JD : Pas du tout ! Ce n’est en tout cas pas ce que les acteurs de terrain nous ont dit. Tout l’écosystème des tiers-lieux était en attente d’un signal fort de la part de l’Etat. Nous y sommes. Ce n’est pas une reprise en main ou une étatisation. Simplement, nous pouvons aider à lever deux obstacles qui freinent encore trop aujourd’hui l’émergence des tiers lieux.

D’un côté le coût d’investissement et de l’autre côté l’amorçage. D’où une subvention entre 75 000 et 150 000 sur trois ans pour soutenir ces 300 fabriques des territoires. Ce sont des projets qui viennent des territoires, et qui ne sont pas décrétés dans un bureau à Paris. C’est en tout cas la philosophie de mon action : accompagner et faire grandir des initiatives de terrain.

PLW: il est à noter que ce programme annoncé le 17 juin dernier répond à trois enjeux que la communauté des acteurs avait soulevé :

  • apporter un soutien spécifique pour les territoires et les quartiers prioritaires de la Ville
  • mettre en place des dispositifs à la fois en termes d’amorçage pour le fonctionnement, d’investissement pour les parties immobilières et pour la remise en état de lieux. A cet égard, la palette d’outils à disposition est clairement la réponse aux demandes des acteurs des territoires
  • imaginer une méthode qui implique les acteurs dans la mise en œuvre de cette politique publique.

Avec le Conseil National des Tiers-Lieux qui jouera un rôle d’instance de représentation provisoire et de dialogue de la filière. Nul doute que les conditions sont réunies pour favoriser le développement des tiers-lieux : il faut maintenant que la mayonnaise prenne : c’est à chacun d’y contribuer et d’être impliqué, j’y serai attentif dans le cadre de la mission que le gouvernement m’a confié.

Journéee Tiers-Lieux, 1er conseil national des Tiers-lieux à la Cité Fertile, Pantin, le 17 juin 2019 avec, de gauche à droite, Patrick Levy-Waitz, Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires, Julien Denormandie.

 

Un volet important du plan annoncé est l’appel à manifestation d’intérêt pour la création de 300 « fabriques de territoire ». Ne craignez-vous pas des effets d’aubaine, une captation des aides par des structures mieux équipées que les tiers-lieux pour le montage de dossiers ?

JD : Nous ne sommes pas là pour soutenir uniquement les grands acteurs. J’ai toujours été clair sur ce point. Nous soutiendrons aussi bien les projets existants que les projets émergents, qu’ils soient portés par des élus, des citoyens, des associations ou des acteurs privés. Ma priorité, c’est que l’Etat soutienne des projets pérennes. Et moi qui ai visité un grand nombre de tiers-lieux sur le territoire, je peux vous assurer que ce n’est absolument pas lié à la taille de la structure qui l’opère.

J’ajoute un point décisif à mes yeux : 150 de ces nouvelles Fabriques des territoires seront dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. C’est un signal très fort de la part du gouvernement de répondre non seulement aux fractures territoriales mais aussi de considérer ces quartiers comme des lieux d’innovation et d’excellence !

PLW : En choisissant de surcroît de faire un appel à manifestation permanent, cela laisse le temps pour préparer des projets et de permettre à de nouveaux projets d’émerger et ainsi éviter les effets d’aubaine que l’on a pu connaître dans le passé.

Un des problèmes identifiés par la « Mission coworking » était la difficulté à monter des modèles économiques pérennes pour les petits tiers-lieux ruraux. Pensez-vous que le plan « Nouveaux lieux, nouveaux liens » y réponde ?

JD : C’est l’occasion de soutenir ceux qui ont choisi d’y vivre et de faire revenir l’activité dans les territoires ruraux et villes moyennes. C’est la chance de montrer que certains peuvent éviter de faire deux heures de route par jour pour travailler, se former, avoir accès à la culture, à des équipements, … dans un espace où ils pourront être à la fois indépendants tout en étant dans un collectif, une des grandes aspirations de l’époque. Donc le soutien dont je parlais est justement là pour faciliter, pendant trois ans, le développement d’un tiers-lieux. Cela lui laisse le temps de trouver son public, de fédérer autour de lui sa communauté et de faire fonctionner, au-delà des premières difficultés, son modèle.

PLW: les modèles économiques seront pérennes si les porteurs de projets, les communautés sont capables sur le terrain de bâtir des gouvernances publiques /privées et donc d’embarquer les forces vives de chaque territoire. Là aussi il faut innover. L’important est moins de savoir aujourd’hui qui gouverne que comment fait-on vivre ce projet au service du développement du territoire. Comment on permet une meilleure inclusion sociale, économique et numérique.

La journée du 17 juin était aussi l’occasion de lancer le Conseil national des tiers-lieux pour faciliter les échanges entre les acteurs et annoncer la création d’une association de services. Malgré la bonne représentation de la diversité du mouvement des tiers-lieux, y compris des acteurs historiques n’avez-vous pas peur à la fin d’une grande institutionnalisation du phénomène des Tiers Lieux ?

PLW : M. Julien Denormandie vient de le dire et je peux en témoigner : le plan est scrupuleusement celui souhaité de façon consensuelle par les acteurs. Lors du premier Conseil National des Tiers-Lieux, j’ai dit l’exigence qui devait être la nôtre et celle de l’Etat : chacun à sa place, chacun son rôle mais il faut faire ensemble et avec beaucoup de bienveillance.

JD : J’assume la méthode : je l’ai voulue. Faire autrement est une demande pressante des citoyens et une exigence du président de la République. À nous de démontrer que l’État peut s’adapter. Je sais que beaucoup d’agents sont enthousiastes à l’idée de bâtir ce programme.

Maintenant tous les acteurs peuvent se saisir de l’appel à manifestation d’intérêt, dont nous avons lancé les modalités et le cahier des charges vendredi 12 juillet (NDLR : voir l’Appel à manifestation d’intérêt, PDF)


* Les ministres présents le 17 juin pour la présentation du plan Tiers-lieux :

  • Muriel Pénicaud, ministre du Travail
  • Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales
  • Julien Denormandie, ministre auprès de la ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, chargé de la Ville et du Logement
  • Cédric O, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances et du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé du Numérique
  • Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation
  • Franck Riester, ministre de la Culture.
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