La grève dans les transports publics contre la réforme des retraites met en évidence plusieurs particularismes français à propos du travail et de l’entreprise.

1- Les entreprises n’aiment pas le télétravail

On croyait que c’était parti pour le télétravail grâce à la grève. Toute la presse en parlait, pas un reportage au JT sans son témoignage de télétravailleur. Mais selon un sondage Qapa publié après 2 semaines de grèves, le télétravail est la solution la moins choisie par les entreprises pour s’organiser pendant la grève. L’intérim est plus efficace pour 37% des sociétés, devant le covoiturage (29%) et le télétravail (28%).

Après les grèves, 41% des sociétés vont garder le covoiturage, 35% l’intérim et 29% le télétravail.

Et puis l’on a vu arriver le « télétravail bashing » et les reportages sur ces salariés fatigués de télétravailler depuis 2 semaines. « Un luxe pour cadres parisiens », « Une formule à manier avec précaution », « Après 10 jours de télétravail ils n’en peuvent plus », « Les salariés aiment-ils le télétravail »… et de nombreux autres articles à la tonalité inverse de celle du début de la grève.

Ces articles ne sont que le reflet de l’opinion de l’entreprise sur le télétravail. Elles sont en général très timides sur le sujet et, évidemment, l’impréparation et la désorganisation de la grève ne sont pas des bonnes conditions pour se lancer dans le télétravail. Et donc on aboutit rapidement à un ras-le-bol qui conforte beaucoup d’entreprises dans leur position. Le télétravail cela ne fonctionne pas, ce n’est pas pour nous.

Or, la mise en place du télétravail n’est que le reflet d’une culture, d’une organisation du management qui repose sur la confiance – mutuelle – entre les managers et les collaborateurs. Cela ne s’improvise pas.

2- La culture de l’affrontement n’est pas morte

Le roi est nu et cela fini par se voir. Le syndicalisme français est archaïque (Medef compris) et n’arrive pas à s’adapter aux nouvelles donnes du monde. Il vit dans la nostalgie des luttes joyeuses de conquêtes – dont 1936 est le symbole – alors qu’il n’est plus qu’un syndicalisme de statu quo triste comme l’exprime avec talent et clarté Jacques Julliard (article payant).

Un syndicalisme non-représentatif (qui protège ironiquement son « marché » contre des nouveaux entrants par des « critères de représentativité » assez bidons). Et sous perfusion financière de l’Etat puisque la vente de muguet le 1er mai et les cotisations syndicales ne remplissent plus les caisses. Un syndicalisme dont le gros des maigres effectifs se situe dans les fonctions publiques et très peu chez les moins de 30 ans.

Germinal-Depardieu-Renaud
Gérard Depardieu et Renaud dans le film Germinal en 1993.

Archaïque le syndicalisme français ? Oui car la France n’est plus à l’époque de Germinal. Mais les syndicats (notamment ceux dits « révolutionnaires » comme la CGT ou SUD) cultivent encore un mode d’action qui fait passer la grève avant la négociation. Alors que la seconde a apporté plus d’innovations sociales que la 1ère.

Jacques Julliard le souligne aussi dans l’article cité ci-dessus. Contrairement aux pays voisins dans lesquels le processus d’action syndicale est revendication-négociation-grève, chez nous c’est grève-revendication-négociation. La grève n’est plus le levier ultime en cas de blocage des négociations, elle est un préalable.

Résultat de cet archaïsme ? Un dialogue social de façade et des secteurs entiers de l’économie sous-syndiqués, sous protégés.

3- Pendant la grève le présentéisme continue

Variante du problème révélé par le télétravail, le présentéisme est toujours très vivace dans les entreprises françaises. Cette culture de la présence indispensable au bureau pour bien travailler peut même se traduire en surprésentéisme et en burn out.

La plupart du temps si l’on se fie aux chiffres, les managers ne vous l’avoueront pas car ils ont conscience de la mauvaise image du présentéisme mais ils en sont les adeptes. Ils ne cherchent pas le mal-être de leurs collaborateurs évidemment. Mais ils sont convaincus que la productivité est directement liée au temps passé au bureau. Alors que l’on constate à l’étranger que c’est l’inverse. Un véritable problème de culture managériale.

Une culture entretenue – ou protégée – à l’aide d’idées reçues, d’affirmations répétées en boucle : « Pour bien travailler il faut se voir ».

Pour travailler ensemble il faut des méthodes, de la confiance et quelques outils collaboratifs. Si vous possédez les trois, rien n’empêche de travailler à distance de l’équipe. Certains poussent même l’exercice très loin.

Et puis on a le droit d’être malin et pragmatique. Si l’on s’aperçoit que certaines tâches sont plus compliquées à distance qu’en présentiel, on a le droit de se rencontrer. C’est une affaire de bon sens.

4- L’aménagement du territoire c’est toujours du pipeau

La grève des trains nous l’a rappelé : nous sommes un pays jacobin, centralisé et notre aménagement du territoires est parisiano-centré. Des lignes de train construites en étoile depuis la capitale, du débit Internet catastrophique dans la « France périphérique » même si le problème est en voie de résorption imminente depuis 20 ans, diagonale du vide, déserts médicaux…

Demandez à n’importe quel Gilet jaune, il en sait plus sur ses conditions de vie que ceux qui regardent la campagne de loin. Demandez aussi à n’importe quelle personne qui a essayé de voyager pendant la grève.

5- Les salariés sont débrouillards, faites-leur confiance

Les salariés non télétravailleurs ont la vie dure pendant la grève pour se rendre tous les jours au travail. Ils font preuve de courage et d’inventivité pour se déplacer. Ils imaginent des solutions et s’entraident.

De la trottinette au matelas installé au bureau en passant par le télétravail ou le covoiturage, les salariés se débrouillent très bien.

Alors pourquoi ne pas leur faire confiance pour s’organiser dans la vie normale de l’entreprise, ils le valent bien ?

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