Ça bouge dans l’agriculture ! Si l’enjeu principal consiste plus que jamais à nourrir une population mondiale en croissance continuelle, de nouvelles contraintes – notamment écologiques – modifient profondément le travail et les pratiques des agriculteurs. D’où le recours constant à l’innovation, que l’on peut décliner de différentes manières.

Les innovations technologiques d’Homo Sapiens

Loin des clichés parfois bien enracinés qui voudraient présenter le monde agricole comme figé dans des pratiques d’arrière-garde, l’agriculture est depuis toujours un creuset d’innovation. Elle-même, « inventée » ou « apparue » il y a environ 11 000 ans, est considérée comme une innovation d’une importance capitale qui aura contribué à faire de l’être humain ce qu’il est aujourd’hui.

Un peu d’histoire

Les chasseurs-cueilleurs de l’époque étaient des nomades qui sillonnaient un territoire donné pour trouver de quoi se nourrir, au gré des changements de saison, de la migration des animaux et du cycle de développement des plantes comestibles. Ils avaient, pour cela, développé de nombreuses connaissances qui leur assuraient une certaine maîtrise de leur environnement : connaissance des plantes et de leurs propriétés ; connaissance des lieux riches en nourriture potentielle ; techniques pour sécher, fumer, voire congeler la nourriture ; techniques pour repérer un animal, puis le chasser, puis le dépecer.

Comme l’explique Yuval Noah Harari dans Sapiens, une brève histoire de l’humanité : « Pendant 2,5 millions d’années, les hommes se sont nourris de la cueillette des plantes ou de la chasse des animaux qui vivaient et se reproduisaient sans leur intervention ».

Mais, pour des raisons diverses, tant environnementales que démographiques, les chasseurs-cueilleurs ont décidé de se sédentariser. Ou, plus justement, ont décidé de se lancer dans la culture de plantes, ce qui les a obligé à se sédentariser ; initiant ce que l’on appelle aujourd’hui la « révolution agricole ».

En à peine 2000 ans, ils ont troqué un mode de vie nomade – qui était loin d’être une partie de plaisir – contre des habitudes sédentaires qui ont engendré une kyrielle de nouvelles contraintes (défricher, désherber, désempierrer, irriguer, protéger et soigner, fertiliser la terre, etc.). Sans apporter notablement plus de confort, mais en permettant « de maintenir plus de gens en vie ». Des 5 à 8 millions de chasseurs-cueilleurs qui vivaient sur terre il y a 11 000 ans, on est passé à 250 millions de cultivateurs, 9 000 ans plus tard.

Les débuts de l’innovation agricole

Toutefois, au-delà du débat entre ceux qui pensent que l’agriculture a apporté progrès et prospérité à l’humanité et ceux qui croient au contraire qu’elle fut « la pire erreur de l’histoire », force est de constater que l’humain s’est échiné à partir de cette époque à améliorer ses techniques, ses rendements, ses connaissances métier.

Combattre les maladies animales ou végétales, se protéger contre les indésirables, assurer des rendements en croissance constante nécessite d’expérimenter de nouvelles pratiques, d’analyser l’ensemble des facteurs intervenant dans la production, de sélectionner les espèces les plus résistantes, etc. En un mot : innover. Remettre en doute une pratique existante pour améliorer les résultats.

Bien-sûr cette révolution agricole ne s’est pas faite en une nuit. Il s’agit au contraire d’un processus évolutif de longue haleine, démarrant par plusieurs millénaires de « proto-élevage et de proto-agriculture » focalisés sur la domestication d’espèces végétales et animales (blé, figuiers, bananiers ; chèvres, moutons et bien sûr chiens) et se prolongeant par l’apparition des premiers outils agricoles, des premières clôtures et une certaine amélioration des armes des chasseurs (qui se transforment en gardiens des cultures ou des animaux domestiques).

La roue de l’innovation est lancée

Bien que l’on pense généralement que les premiers semis ont été réalisés accidentellement (« sur les zones d’égrenage à proximité des maisons »), avec la révolution agricole, les humains ont commencé à organiser les premiers systèmes agraires (pastoralisme et agriculture sur brûlis). De là est né un large éventail d’outils, de techniques et de connaissances permettant de défricher, de planter, d’entretenir. La roue semble avoir été inventée au quatrième millénaire avant notre ère. La faux, les chariots, la herse et les seaux apparaissent au premier millénaire de notre ère. Et les paysages changent. Apparaissent ainsi les prés de fauche, les premières stabulations, les cultures saisonnières. La surface de la forêt diminue drastiquement.

Après le Moyen-Age, la renaissance marque une nouvelle époque de progrès agricoles, avec notamment la systématisation de la culture de plantes « améliorantes » telles que les légumineuses, l’innovation dans les techniques de conservation, et d’importantes évolutions réglementaires, comme l’apparition d’un code forestier par exemple ou la suppression de la jachère et des servitudes féodales.

L’innovation technologique agricole aujourd’hui

Si la machine à vapeur est apparue au XVIIIe siècle, le XIXe marque l’avènement de la mécanisation, complétée par l’industrialisation et le pétrole au début du XXe siècle. Inutile de dresser une liste des innovations qui en sont issues, elles composent plus ou moins les équipements présents aujourd’hui dans nos fermes : tracteurs, moissonneuses, épandeuses, robots de traite, etc., que nous connaissons bien.

La donnée, le carburant du XXIe siècle

Si la technologie a largement envahi le paysage agricole depuis le milieu du XXe siècle, le numérique draine une nouvelle révolution : celle de la donnée. L’information, sa catégorisation et son analyse.

79% des agriculteurs français utilisent aujourd’hui Internet. La donnée, comme dans la plupart des secteurs d’activité, est au centre du jeu agricole. D’une part, elle sert à décrire très précisément l’activité, les rendements, les stocks, les approvisionnements, etc. comme dans toute entreprise contemporaine. D’autre part, son analyse ouvre la voie à l’agriculture prédictive, qui se veut plus précise et plus productive. Au vu des dernières tendances et de la place croissante de l’écologie dans les débats politiques, elle se veut également plus vertueuse (augmenter les rendements, tout en limitant l’apport d’intrants). Son principal objectif est de passer d’un modèle réactif à une approche proactive, en devançant les problèmes éventuels (aléas climatiques, tensions de marché, approvisionnements, etc.)

Les investissements dans l’ « AgriTech » (le marché des technologies appliquées au secteur agricole) « ont doublé en quatre ans pour atteindre 2,6 milliards de dollars en 2017 ». Environ 4 000 applications existent déjà à ce jour. Elles concernent différents aspects de l’activité agricole et visent à leur optimisation : météo bien-sûr (stations météo connectées mesurant la température de l’air, l’hygrométrie, la pluviométrie et la vitesse du vent) ; suivi de l’activité, de la santé et de la reproduction du bétail (par exemple via des colliers connectés) ; sélection des espèces selon les contraintes de l’exploitation (terroir, ensoleillement, irrigation, etc.) ; suivi et protection des cultures (reconnaissance d’images embarquées via des drones).

L’intelligence artificielle dans l’étable

Bien-sûr de nombreux programmes s’efforcent d’appliquer au domaine agricole les principes de l’intelligence artificielle (« IA »). Le marché de l’IA agricole est estimé à environ 600 millions de dollars en 2019. Il pourrait être multiplié par 6 en 5 ans. Des poids lourds comme Alibaba en Chine (le pays est le 1er producteur mondial de viande de porc) ou Cargill aux États-Unis, investissent massivement dans ces technologies et des programmes associés.

Les applications de l’intelligence artificielle sont très diverses, mais visent principalement à améliorer l’automatisation et la robotique (« robots autonomes »). Au-delà de la gestion de la production et de l’optimisation de l’apport d’intrants, elle peut améliorer la gestion des risques (par exemple, la volatilité des prix). Elle forme, en résumé, le socle de ce qu’on appelle l’agriculture de précision qui « vise à l’optimisation des rendements et des investissements, en cherchant à mieux tenir compte des variabilités des milieux et des conditions entre parcelles différentes ».

Se nourrissant de données, l’essor de l’intelligence artificielle contribue à multiplier les équipements qui en facilitent la collecte : drones, capteurs (internet des objets) positionnés à peu près partout, GPS, voire satellites, etc. Comme partout ailleurs, le numérique envahit les exploitations agricoles.

On le voit, l’innovation agricole est centrée sur la robotisation. Exosquelettes, tracteurs guidés par GPS, robots de tous types, etc. ont pour objectif de diminuer la pénibilité des tâches agricoles et de pallier la pénurie de main d’œuvre, tout en optimisant chaque aspect de la production. Ainsi, des fermiers parviennent à gagner du temps grâce à l’automatisation de la traite, des viticulteurs confient le désherbage à des robots autonomes, et d’autres remplacent la chimie par la robotique pour venir à bout de nuisibles.

L’innovation dans les modèles agricoles

Dans la pratique, en France, la diversité des modèles agricoles est réelle. Poids lourd du secteur : l’agriculture dite industrielle, voire productiviste. Généralisée avec la mécanisation au XXe siècle, elle regroupe l’immense majorité des agriculteurs aujourd’hui et est caractérisée par l’utilisation de produits phyto-sanitaires.

Le rejet de l’agriculture industrielle

Face à ce modèle ultra dominant depuis près de 100 ans, des alternatives ont vu le jour, généralement poussées par l’évolution des modes de consommation. L’agriculture biologique est la plus connue et comporte de nombreuses nuances. Certains modèles entrepreneuriaux investissent dans la mécanisation, d’autres dans la traction animale et la main d’œuvre. Entre les deux, d’autres encore respectent grosso modo le cahier des charges bio sans toutefois en faire une ascèse. Avec environ 10 % des exploitations françaises et 7,5 % de la surface agricole, l’agriculture bio a généré un chiffre d’affaires record de 10 milliards d’€ en 2018.

D’autres modèles, depuis le maraîchage plein-champ et l’élevage traditionnel jusqu’aux techniques les plus sophistiquées : agroécologie, permaculture, agriculture naturelle, forêt comestible, vins naturels, biodynamie, … ont tous en commun le non-recours aux produits chimiques et le respect des rythmes naturels. On les désigne parfois par le terme « Agricultures alternatives », avec une référence évidente à l’altermondialiste. Souvent, ils se réclament de l’économie sociale et solidaire, et participent à des structures coopératives ou mutualisées.

Mais tous ne proposent pas nécessairement un cahier des charges précis comme certains modèles d’agriculture biologique certifiés (« AB », « Nature et Progrès »). Par exemple, l’agriculture paysanne qui n’est gouvernée par aucun cahier des charges ou certification, n’est pas obligatoirement bio. Mais elle peut bien-sûr l’être ! D’autres qualifient leur activité de « raisonnée » ce qui laisse entendre qu’ils utilisent peu d’intrants, mais en l’absence de normes, il est impossible d’en évaluer la teneur.

traitement chimique agriculture

Une agriculture paysanne et politique

Apparue dans les années 70, l’agriculture paysanne est un modèle de production agricole qui cherche à concilier respect de l’environnement local (incluant les personnes du voisinage), conservation du tissu social, recherche d’autonomie (la nourriture des animaux est produite sur place) et économie des ressources rares (pétrole, eau). Elle comporte également un volet social qui exige une rémunération décente et durable des producteurs via une répartition des volumes de production. Ici, la taille des exploitations est limitée, la distribution s’organise à partir de circuits courts pour limiter le nombre d’intermédiaires et l’objectif est de maintenir la biodiversité sur le territoire.

L’agriculture paysanne a été imaginée comme une alternative à l’agriculture conventionnelle et, surtout, comme un projet politique visant à assurer simultanément la souveraineté alimentaire des territoires et l’indépendance des producteurs. Ses marqueurs forts (limitation du recours aux énergies non renouvelables, mutualisation, circuits courts, respect de l’environnement…) reflètent le rejet de l’industrialisation de l’agriculture, de la monoculture et des dérives sociales liées au modèle productiviste (faible rémunération due à une piètre valorisation des produits, perte de sens, endettement, concentration, course à la mécanisation, …), tout en privilégiant le respect de la biodiversité et des rythmes naturels.

L’innovation dans les modes de distribution

Avec la généralisation d’Internet, les modèles de distribution ont également évolué. Reposant depuis près de cinquante ans sur la grande distribution, le modèle dominant – industriel – est remis en question depuis quelques temps. Jugé trop peu en phase avec la philosophie des consommateurs souhaitant reprendre le contrôle sur leur alimentation, on lui voit se substituer des modèles de vente directe… qui ne sont pas réellement nouveaux !

Circuits courts, lien social et place de marché virtuelle

Si la grande distribution a créé des « Drive » qui ont pour ambition de faciliter la vie des consommateurs et leur faire gagner du temps, les marchés et magasins de producteurs profitent de la volonté des consommateurs du XXIe siècle de privilégier les petits producteurs et les circuits courts. En l’occurrence, des circuits de distribution limitant à une seule unité le nombre d’intermédiaire entre le producteur et le consommateur.

Les AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) sont apparues dans les années 60 au Japon en réaction à l’industrialisation de l’agriculture et l’emploi de produits chimiques. Ce modèle naît généralement de la rencontre d’un groupe de consommateurs et de paysans, autour d’un contrat qui garantit d’un côté au paysan l’écoulement de sa production annuelle et de l’autre, au consommateur, l’accès à une nourriture de qualité (souvent bio) via un circuit court. Le prix du panier étant fixé de manière « équitable ». On compterait environ 2000 AMAP aujourd’hui en France, soit environ 250 000 adhérents.

Parallèlement, Internet a permis à des exploitations agricoles de vendre en direct ou à distance plus facilement. Le e-commerce agricole, bien qu’il ne représente que 3 % des ventes de produits de grande consommation en France en 2017, pèse déjà 1,3 Md €, avec environ 80 % du trafic engendré par les « Drive » de la grande distribution.

Coopération et mutualisation

Si certains producteurs ont adopté des modes de distribution totalement nouveaux, comme ces distributeurs automatiques, d’autres s’associent pour créer des points de vente collectifs (ou magasins de producteurs) afin de mutualiser leurs coûts de distribution et commercialisation.

Ainsi, un producteur peut écouler une partie de sa production hebdomadaire en direct (sur le lieu de production et sur des marchés), une autre auprès d’AMAP et le reste via un magasin de producteurs situé près de son site de fabrication. Pour livrer les AMAP, il peut s’appuyer sur une structure permettant de mutualiser les coûts de distribution de ses produits (généralement un GIE, Groupement d’intérêt économique). Enfin, il peut – selon les régions – tirer parti d’une structure de valorisation des productions paysannes auprès de différentes populations de restaurateurs professionnels (cantines scolaires, restauration collective, établissements hospitaliers, etc.), dont la vocation est de mettre en place un service logistique de commande-livraison de produits locaux (pas forcément bio) en circuits courts.

Économie sociale et solidaire

On le voit, avec ces nouveaux réseaux solidaires, la question de la distribution – bien qu’elle reste un centre de coût non négligeable – n’est plus vraiment un problème pour le producteur qui souhaite s’affranchir des contraintes imposées par la grande distribution.

Si les marchés et les coopératives ne sont pas des dispositifs nouveaux en soi, ces circuits alternatifs de distribution contribuent à la diffusion des productions issues elles-mêmes des nouveaux modèles agricoles décrits dans le chapitre précédent. Et ces initiatives sont soutenues et relayées au niveau institutionnel local par des Départements ou des Communautés de commune qui profitent d’un maillage de petits producteurs de plus en plus dense pour envisager la création d’un Projet alimentaire territorial (PAT) qui « relocalise l’agriculture et l’alimentation dans les territoires en soutenant l’installation d’agriculteurs, les circuits courts ou les produits locaux dans les cantines ».

A l’heure où l’urgence climatique se combine avec la hausse annoncée et drastique des tarifs de l’énergie, la disparition du pétrole, du phosphore et des terres rares, et les tensions à venir autour de la disponibilité d’eau potable, l’innovation, qu’elle que soit sa forme, n’a jamais paru aussi essentielle.