Le coronavirus a agi comme un accélérateur de la transformation du travail. En quelques semaines, 40% de la population active s’est converti au télétravail, les entreprises ont massivement adopté le digital, et envisagent de révolutionner leur immobilier. Mais au-delà de ces transformations tangibles, la pandémie a soulevé une question plus profonde, qui fait désormais la une : veut-on retourner à la normale, ou aller plus loin dans la transformation ? Question dont les implications touchent aux fondements mêmes de notre civilisation, à notre rapport au travail, à nos systèmes politiques, à nos croyances. Nous publions donc ce texte de Frantz Gault, à la fois réflexion anthroplogique et manifeste pour une transformation plus poussée du travail… et du monde.

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TRAVAILLER

On peut d’emblée se demander si le travail n’est pas devenu superflu. Force est en effet de constater que durant la pandémie, l’explosion du chômage n’a pas affecté l’approvisionnement en eau, en nourriture, en énergie.

D’après certains économistes, nos besoins élémentaires seraient ainsi couverts par 10% du travail de l’humanité. Quid alors du reste du travail ? Il peut être considéré comme une « toxicité inutile » à deux égards.

Toxicité écologique d’une part, car l’économie – aussi servicielle ou dématérialisée soit-elle – s’appuie sur la transformation de la nature : extraction, industrialisation, robotisation, pollution…

Pollution
L’économie s’appuie sur la transformation de la nature : extraction, industrialisation, robotisation, pollution…

Toxicité sociale d’autre part, car bien que l’adage veuille que le commerce soit facteur de paix et de progrès, il est aussi facteur d’inégalités, de divisions et de conflits – qu’est-ce en effet que le business si ce n’est « marchandiser le monde », et « donner le moins pour prendre le plus » (Turgot) ? Le Chili, pratiquant orthodoxe du libéralisme depuis cinquante ans (comprendre : sans intervention de l’État pour réguler le marché), en est l’expression paroxystique : à force de marchandiser l’eau, la terre, l’éducation, la santé, la population n’a plus aujourd’hui que deux options : la pauvreté ou la révolte.

SUBSISTER

On se demandera donc naturellement : pourquoi continuer de travailler pour une économie dont la toxicité est avérée ?

Nous n’avons en réalité plus vraiment le choix depuis que nous avons troqué, pendant la révolution industrielle, nos potagers pour le béton des villes.

Nous ne disposons plus des moyens pour assurer notre subsistance, moyens qui appartiennent majoritairement à des entreprises ou des États. Nous allons donc chercher un revenu du travail via le salariat (près de 90% du travail dans l’OCDE), en nous conformant au modèle économique dominant.

Libre à chacun d’accepter, ou de rejoindre l’armée des chômeurs, avec son lot de pauvreté et d’ignominie. Mais ce n’est pas une fatalité : nombre d’économistes militent pour un revenu universel, financé par l’automatisation, qui permettrait de s’émanciper partiellement du travail. Une idée qui est loin d’être nouvelle – Thomas Paine l’évoquait déjà en 1796 – et qui est désormais expérimentée en différents pays.

Il serait également possible de mieux distribuer le salariat, par exemple en réduisant le temps de travail, afin de limiter la course à la création d’emplois – chose qui est également expérimentée dans plusieurs pays.

VALORISER

Étrange modernité donc que celle où pour survivre, il faut louer son corps, subordonner son esprit aux desiderata d’une économie nocive.

Une nocivité d’ailleurs récompensée : grassement rémunérés sont les spéculateurs, les manipulateurs, les maximiseurs, les disrupteurs, etc. Tandis que les activités prenant soin de la vie sont peu rétribuées, voire pas du tout : agriculture, paramédical, associatif, éducation…

Infirmière
Les activités prenant soin de la vie, comme le travail d’infirmière, sont peu rétribuées

Il semble donc nécessaire de recalculer la valeur du travail sur d’autres bases que son rendement financier, repenser « les valeurs de la valeur », et donc faire évoluer nos croyances (cf. infra). À défaut, un revenu universel peut là aussi constituer une solution, en redéfinissant le travail de façon moins restrictive que ne le fait le marché.

Étant éminemment politiques, de tels projets s’avèrent toutefois difficilement applicables tant que les États resteront sommés d’être concurrentiels sur le marché global.

Ces projets ne traitent ainsi pas du problème de fond, celui d’un marché qui est maître de l’allocation des ressources, et vis-à-vis duquel le politique n’intervient que de façon corrective et locale. Et sur ce marché, les entreprises mènent la danse. Comment y remédier ?

GOUVERNER

Le concept d’entreprise résulte d’une spécialisation et maximisation de la chose économique, face à quoi les États ont historiquement joué un rôle régulateur.

Les États voyant ce rôle affaibli, que ce soit du fait de la mondalisation ou de la sympathie pour l’idéologie libérale, comment envisager la suite ? Une piste issue du XIXe siècle (Proudhon, Fourier) consisterait à penser l’entreprise comme un objet social, apportant soins, logements et potagers à ses salariés.

Cette idée ressurgit actuellement : entreprises se dotant d’une « mission » d’intérêt général, entreprises offrant les avantages sociaux que ne procurent pas l’État… Mais cela n’est-il pas une régression, car qui d’autre que la puissance publique peut assurer la protection de tous les citoyens, comme le faisait l’État Providence ?

Une autre piste consisterait donc à restaurer l’autorité de l’État sur l’économie, avec toutes les dérives que cela peut engender comme l’a illustré le succès du totalitarisme au XXe siècle.

Enfin, une dernière piste serait de penser l’entreprise comme un objet politique : comme le proposait de Gaulle, ne devrions-nous démocratiser la gouvernance de l’entreprise, mettre des salariés ou des citoyens au board ? Voire élire ses dirigeants au suffrage universel ?

POSSÉDER

Cette hypothèse de « démocratisation de l’entreprise » soulève au demeurant une dernière question, qui préoccupe les sciences sociales depuis Marx : la question de la propriété.

Faut-il ici rappeler la possibilité d’une collectivisation de la propriété, à la douce (coopérative) ou à la dure (communisme) ?

Creative Commons, la règle de partage
Creative Commons, la règle de partage

Oui car ces dispositifs permettent de dépasser la dualité entre les propriétaires et les salariés, d’envisager le travail sous l’angle d’un intérêt collectif. Mais ils maintiennent le concept problématique de propriété, qui véhicule conflits et dominations. Impasse de laquelle la théorie des Communs propose de sortir, en ne pensant plus la propriété comme une appropriation, mais comme l’usage collectif d’une ressource partagée, que chacun peut utiliser dans le respect de règles.

Reléguée au rang de « théorie galvaudée » dans un monde où la rationalité économique individuelle prime, il s’agit pourtant d’une pratique qui a fait ses preuves à travers les âges et les frontières : pâturages médiévaux, logiciels open-source, communes amérindiennes, tiers-lieux stéphanois, potagers urbains, allemansrätt suédois

Mais cette philosophie de non-appropriation fonctionne modulo des institutions ou des croyances réfrénant l’individualisme et le courtermisme. En ce sens, penser un avenir économique meilleur est indissociable du second bouleversement que nous voyons se dessiner : le politique.

EN RÉSUMÉ

Il nous faut donc sortir d’un modèle schizophrène où, pour subsister, nous devons nous subordonner à une économie toxique. Les pistes pour sortir de cette situation sont multiples : redistribuer le salariat ou les richesses pour limiter la course à l’emploi ; valoriser les activités moins rentables et moins toxiques ; donner aux citoyens une place dans la gouvernance des entreprises ; supprimer la propriété au profit d’un régime d’usage collectivement régulé ; et tous les autres procédés qu’il nous appartient d’inventer dès maintenant si nous voulons bâtir un avenir meilleur pour nos enfants.

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DÉMOCRATIE

Jamais une civilisation n’a eu autant de moyens de coopérer : élections, associations, pétitions, radios, téléphones, internet etc. Pourtant, nos sociétés occidentales brillent par leur incapacité à gérer les grands défis contemporains : éviter la crise écologique, réduire les fractures sociales, réguler la mondialisation, parer une épidémie.

Cela pose deux questions.

Primo, la question de l’efficacité de la démocratie, qui semble faisandée par le lobbyisme de quelques intérêts privés, paralysée par le mille-feuille bureaucratique et des antagonismes sans fins, tant et si bien qu’on se demande parfois si systèmes plus autoritaires (entreprises, armées, dictatures…) ne sont pas plus efficaces.

Cela doit nous inciter à améliorer notre capacité à prendre des décisions collectives, à défaut de quoi le populisme et l’autoritarisme poursuivront leur ascension en Occident.

Secundo, la question de l’échelle du politique. Face à des enjeux qui ignorent les frontières (pandémie, écologie, mondialisation…), il faut ou bien construire de solides murs aux frontières, ou bien construire des réponses transnationales.

Au lendemain des guerres mondiales ont été développées des institutions pour sortir du nationalisme (UE, ONU, OMC…), mais la tendance est désormais au retour en arrière. Mais n’aurions-nous pas plutôt besoin de plus de mondialisation politique ? Plus d’Europe, plus d’ONU ?

Quid d’élections démocratiques mondiales, et d’une citoyenneté transnationale, comme le proposait la pensée alter-mondialiste ? Car tout bien réfléchi, dans un monde globalisé, pourquoi des Nations vieilles de plusieurs siècles, héritées de royaumes médiévaux, auraient-elles le monopole du politique… et de la guerre ?

POLITICUS

De nouveaux projets politiques ne peuvent toutefois pas se réaliser sans des individus engagés dans la chose publique. Or ces derniers ne respirent pas la santé politique : individualisme boosté par algorithmes, méfiance envers la politique-spectacle, illisibilité d’un monde en accélération constante, virtualisation de l’expérience du réel, invisibilité des victimes de notre dernier achat sur internet…

À bien des égards, le citoyen dont rêvait la République est en perte de résonance politique. « Nous ne sommes pas des homo œconomicus », disait Sapiens. Pourtant, le totalitarisme mercantile nous submerge, nous noie dans un consumérisme nombriliste et dans nos angoisses individuelles : le loyer à payer, le bullshit job, l’évaluation annuelle, la voiture à remplacer.

Dans l’affaire, l’espace public dépérit. Dommage, car les peuples les mieux armés pour construire le bonheur et l’avenir sont ceux dotés d’un « higher level of social trust and connections » (voir le World Happiness Report 2020 en PDF), peuples qui ont le sens de la communauté plutôt que de la République.

Si pour ce faire, il est probablement besoin de refaire société autour d’une cosmogonie commune (cf. infra), il est aussi besoin de changer les mécanismes qui nous permettent de bâtir l’action collective, et de réactiver l’homo politicus qui sommeille en nous.

AUTO-GOUVERNEMENT

Reprenons donc à zéro. Nous avons coutume de présenter la démocratie comme le moins pire des régimes, traumatisés que nous sommes des fascismes du siècle dernier. Mais il existe une alternative : l’auto-gouvernement.

On pense évidemment à la Commune de Paris, à la Catalogne de 1936-39, et autres insurrections anarchistes qui furent étouffées par les républiques en place.

On pense également au neo-communalisme des seventies, à ces communautés du Nouveau-Mexique qui voulaient vivre off-the-grid… On pense enfin aux solutions que déploient les humains quand un pays comme l’Argentine s’effondre : troc, autogestion, coopératives…

De nos jours, l’auto-gouvernement fleurit dans des communautés éphémères (ZAD, Nuits Debout, Indignés…) et dans certains territoires (économie circulaire, tiers-lieux, résilience…).

En économie, il perdure timidement dans quelques entreprises fonctionnant en SCOP ou en sociocratie.

Sur d’autres continents existent enfin nombre de communautés auto-gouvernées depuis des siècles : pas de clivage, la règle étant ici le consensus ; pas de domination, la position hiérarchique étant méprisée. Que retenir de toutes ces expériences ? Qu’elles permettent de créer une résonnance politique, de stimuler l’engagement dans la communauté, de mieux écouter les intérêts locaux. Mais aussi que, du fait du localisme inhérent à leur philosophie, ces auto-gouvernements ne font pas le poids face aux grandes organisations centralisées – destin qu’a connu la Catalogne face à Franco.

INTERNET

Mais la géographie n’est peut-être plus une fatalité pour l’auto-gouvernement depuis l’avènement d’Internet. On ne parle évidemment pas ici de l’Internet marchand qui succombe à la manipulation et à la surveillance ; mais de l’Internet libre.

Les architectes du web – des ingénieurs qui versaient dans le libertaire – l’ont conçu pour connecter les humains sans hiérarchies, sans interdits. Son organisation est fondamentalement peer-to-peer : il s’agit de partager, de produire collectivement, entre pairs, sans consignes ni rémunération (Peer Production and Cooperation par, Yochai Benkler – PDF).

Le XXIe siècle leur doit la nouvelle encyclopédie universelle (wikipedia), la mécanique qui fait tourner le web (Linux), mais aussi des applications plus triviales comme Yuka, Vinted, AirBnb ou Blablacar.

Sur le volet politique, toutefois, le peer-to-peer digital peine à convaincre. On lui accorde volontiers de faciliter les contestations, une pétition par-ci, un printemps arabe par-là, mais le dernier mot appartient aux forces armées.

On notera par ailleurs que la flamme du peer-to-peer brille plus dans certaines terres plutôt que d’autres, en Scandinavie par exemple.

Comment alors expliquer que certaines communautés soient plus friandes que d’autres en matière de peer-to-peer, et plus généralement d’auto-gouvernement ? La réponse à cette question pourrait relever du domaine des croyances, qui est l’objet de notre dernier chapitre.

RÉSUMÉ. Il peut s’envisager un avenir où les démocraties nationales s’éteindront du fait de leur incapacité à se mondialiser et à engager les citoyens. S’il nous semble qu’un gouvernement démocratique planétaire est nécessaire au XXe siècle, il nous semble aussi que l’époque se prête au communalisme, tant par l’auto-gouvernement local que par un peer-to-peer déterritorialisé. Le niveau d’éducation des citoyens, et leur maîtrise des technologies, constituent une opportunité historique pour envisager cette possibilité.

Bitcoin monnaie peer-to-peer
Le bitcoin, monnaie peer-to-peer

I WANT TO BELIEVE, fin de l’homme tout-puissant ?

CROYANCES

Le rapport qu’entretiennent les individus au travail, à l’économie, à la politique ou à la nature, découle de leur culture, des normes et des croyances dans lesquelles ils baignent.

Et nombreuses sont les croyances qui existent dans un pays comme le nôtre : liberté, démocratie, humanisme, matérialisme, laïcité, travail, argent, progrès, innovation…

Nous pensons qu’il s’agit de principes rationnels, mais ils ne le sont pas d’un point de vue anthropologique. Ainsi ne sommes-nous pas si différents d’un indigène face à une plume de perroquet : nous chantons la Marseillaise (plutôt qu’un hymne à la lune), nous nous tartinons le visage d’anti-rides (plutôt que de symboles guerriers), nous choisissons comme chef un banquier (plutôt qu’un guerrier), nous entrons en hystérie aux concerts de Mylène Farmer (plutôt qu’à une cérémonie chamanique)…

Mais à la différence d’un indigène, nous prétendons à l’universalisme de nos croyances, et essayons de les répandre partout sur la planète. Nul doute, ici ou dans la jungle, que la liberté et la santé soient préférables à l’asservissement ou à la souffrance.

Pourtant, certaines de nos croyances, en particulier notre foi inébranlable dans l’homme et dans le progrès, s’exercent aux dépens de la communauté et de la planète. Voyons pourquoi plus en détails.

COMMUNAUTÉ

Au coeur des croyances occidentales il y a l’Homme, la sanctification de l’individu, de ses besoins, de son bonheur, tant et si bien que l’on cherche aujourd’hui à lui donner la vie éternelle (courant dit transhumaniste).

Ce parcours nous a mené à liquider les doctrines qui essayaient de lui opposer quelque chose de plus puissant : l’esprit de la montagne, le saint-esprit, le roi-soleil, la nation… En remplacement de cette terribilità qui poussait les humains à se serrer les coudes, nous avons mis en place la république, système où le citoyen-individu-libre est roi, charge aux institutions d’articuler les intérêts particuliers pour en faire émerger un intérêt général.

Mais cette consécration de l’individu n’est pas universelle. Certains philosophes, Derrida et Deleuze par exemple, estiment ainsi que la notion même d’individu n’est qu’une vision de l’esprit.

En Amazonie, on trouve d’ailleurs des communautés où les individus, comme les poules, n’ont pas de prénoms. Au Japon, jusqu’à très récemment, la notion d’individu n’existait pas. Ainsi d’autres peuples ont-ils pris un chemin différent, dans lequel le « nous » prédomine sur le « moi ».

Quantité de peuples amérindiens, par exemple, font société autour de croyances sanctifiant la communauté, la solidarité, le respect ; valeurs qui imprègnent au quotidien les choix des individus et de la communauté – le tripalium est parfois toujours d’usage pour qui ne participe pas à l’assemblée villageoise.

Notre intention n’est pas de faire l’apothéose d’un « nous » totalitaire ; simplement de montrer ô combien, en comparaison, l’individu occidental s’est désengagé de la vie communautaire, et donc du politique.

Division des tâches oblige, notre participation à la vie de la cité s’est réduite à un scrutin de temps en temps. Or ce désengagement créé une perte de sens, une perte de résonnance, créé du mal-être (Durkheim), voire du suicide.

En France, nous savons cela depuis au moins un siècle, et pourtant nous persévérons dans le mythe d’une froide collectivité républicaine, certes solidaire des droits individuels, mais effrayée le « communautarisme ». Aussi les individus se réfugient-ils dans des communautés en arrière-pièce : communautés virtuelles du web, communautés religieuses en recrudescence, communautés d’origine…

Sans renier l’intérêt des grandes collectivités institutionnelles, qui permettent notamment de pacifier les relations entre peuples, gageons donc que notre vie politique soit mieux articulée avec les communautés, qui sont le ticket de sortie d’une autre forme de totalitarisme : celui de l’individu.

Femmes péruviennes : autres cultures, autres visions du monde, pas forcément anthropomorphiques
Femmes péruviennes : autres cultures, autres visions du monde, pas forcément anthropomorphiques

PLANÈTE

Notre humanisme exacerbé a par ailleurs l’inconvénient de ne pas tenir compte de « l’autre », c’est à dire le non-humain. Analysons donc le problème écologique sous l’angle des croyances. Prenons pour ce faire un programme écologique récent.

On y parle de menace pour l’humanité, de changement d’indicateurs, de législation, de modèle économique… Mais à aucun moment il n’est question d’amour pour la Terre-Mère ou de sujetion à la Pacha-Mama.

Non pas que la pensée magique soit la solution à tous nos problèmes ; à nouveau, cela est simplement révélateur des croyances occidentales, qui appréhendent la question écologique comme une question purement humaine, qu’il s’agit de résoudre avec des outils humains : police, marché, lois…

C’est qu’en effet, dans notre culture, la nature n’est pas l’égal de l’homme : on admet une équivalence de nos physicalités, mais absolument pas de nos intériorités (voir Philippe Descola).

Ainsi pour la plupart d’entre nous, un arbre n’est pas égal à un humain – tout au plus ça fait joli, ça sent bon, ça gène la vue, ça fait du bois… Mais pour d’autres peuples, « ça » est un être doté d’une conscience, capable de communiquer, de penser, de ressentir (ce que la science ne dément d’ailleurs pas).

Chez les Achuars, par exemple, on rêve parfois qu’un arbre (ou un poireau) nous parle, et on en tient compte le lendemain dans ses activités. S’appuyant sur ce genre de croyances, certains pays tentent désormais d’ériger le respect du vivant (hommes comme nature) en valeur suprême (doctrine du Buen Vivir notamment présente en Bolivie et Équateur).

Faut-il envisager de « croire » nous aussi en la Terre-Mère, comme on croit en l’Homme, et moderniser en conséquence notre livre sacré : « Déclaration Universelle des droits de l’Homme et de la Nature » ?

Ou suffira-t-il, pour sauver la planète, de créer de nouveaux indicateurs et de développer un capitalisme-vert ?

À bien y regarder, la mutation de nos croyances est peut-être déjà en cours : aromathérapie, homéopathie, gemmologie, mémoire cellulaire, méditation, somatothérapie, magnétisme, reiki… On ne compte plus le nombre d’Occidentaux adeptes des pouvoirs magiques de la nature. À ceci près que la Pacha-Mama reste subordonnée à nos besoins (médicaux).

CHANGER

Nous fonctionnons autour de croyances qui ont été établies il y a plus de deux siècles. Les scientifiques ont beau nous alerter depuis cinquante ans sur l’essoufflement du système terre face à nos croyances, en particulier nos croyances économiques, nous n’arrivons pas à changer, tout du moins nous n’arrivons pas à changer suffisamment pour endiguer l’extermination de la biosphère.

Voilà qui pose donc, pour terminer, la question du changement des croyances. Mais qu’est-ce qu’une croyance ? Un phénomène universel, loin de se réduire au religieux, car pour agir il faut « croire ».

Explication. Quand nous rencontrons un serpent, nous supposons immédiatement le danger, et fuyons. Ce faisant, nous adoptons un comportement rapide et opportun, permettant de nous protéger. Mais comportement qui s’appuie sur une hypothèse qui n’est certainement pas conforme au réel, car la plupart des serpents sont inoffensifs.

Nous simplifions, interprétons, déformons la réalité, et cela est une forme élémentaire de croyance. De tels automatismes foisonnent dans notre quotidien, et influent sur notre rapport au monde. Ainsi, dire « le lion à gauche » indiquera un rapport anthropocentré au monde ; alors qu’un aborigène du Pacifique dira plutôt « le lion situé vers le soleil couchant ».

Le cumul de ces automatismes engendre des expériences, des interprétations du monde très différentes (Edmund Husserl). Pour coopérer efficacement, les humains cherchent donc à réduire les divergences entre ces interprétations, au travers de structures communes – éducation, langage, institutions, lois… – ainsi que d’une métaphysique commune : expliquer le monde, donner un sens, accepter la mort…

Or rien de tout cela n’est figé. D’une part les individus modifient constamment ces normes quand ils les mettent en pratique (ainsi du langage qui évolue) ; d’autre part les normes résultant d’un jeu complexe de dominations sociales (Gary Becker et Michel Foucault), elles ne sont pas à l’abri d’un coup d’état, d’un 1789 ou d’un 1917.

Tôt ou tard adviendra donc ce changement de croyances. Charge à nous de le préparer et de l’accélérer, pour mettre fin au plus vite à l’extermination en cours.

Photographies par John Cameron, Ani Kolleshi, Markus Spiske, Umberto, André François McKenzie, Persnickety Prints, et ” travail ” par Marten Bjork

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