Entre les chefs d’entreprises qui ne veulent pas de télétravail (surtout dans les PME), les salariés épuisés par les expériences de télétravail forcé à domicile et les aspirations à plus de télétravail qu’avant la crise – malgré tout -, il va falloir trouver un équilibre. Et si ce débat « télétravail contre bureau » était déjà dépassé ?

Télétravail : les salariés pour, les dirigeants contre ?

Une chose est certaine, la pandémie de coronavirus a acculturé tout le pays au travail à distance et une grande majorité de salariés veut continuer à télétravailler après la crise. Plusieurs sondages – dont celui de Zevillage/Neo Nomade – ont confirmé cette tendance : entre 70 et 80% des salariés en télétravail veulent que leur entreprise adopte définitivement ce mode d’organisation.

Début avril, Génie des lieux, concepteur d’espaces de travail, publiait une enquête réalisée auprès de 2006 salariés qui montrait que 75% des salariés voulaient continuer à télétravailler quand on en aurait fini avec la pandémie. Pas à 100% du temps mais beaucoup plus qu’avant comme le montre le tableau ci-dessous issu de l’enquête, avec des disparités d’opinions suivant les âges.

Tableau enquête télétravail Génie des lieux
Attentes des salariés pour le nombre de jours en télétravail. Enquête Génie des lieux, avril 2021.

Côté entreprise, les opinions sont inverses : dans les PME on ne veut pas de télétravail après la crise. Le New Normal du monde d’avant. Selon un baromètre de L’Exploratoire Sopra Steria Next, en partenariat avec ViaVoice, Les Echos et Radio Classique, le télétravail engendre des opinions divergentes de la part des dirigeants selon la taille de l’entreprise :

  • 80% des dirigeants d’entreprise de plus de 1 000 salariés déclarent vouloir pérenniser le télétravail
  • 71% de l’ensemble des dirigeants y sont défavorables ! Des dirigeants qui devraient lire le Petit télétravail 2021 spécialement rédigé pour eux par Frantz Gault.

Le télétravail forcé ne fait pas recette

Selon une enquête de Steelcase publiée début avril et réalisée dans 10 pays auprès de 32 000 participants, 93 % des employés prévoient de retourner au bureau au moins une partie du temps. Des chiffres qui ne sont pas en contradiction avec les résultats de l’étude de Génie des lieux ci-dessus.

Statistiques Bureau-télétravail Steelcase
Attentes des salariés de 10 pays pour le nombre de jours en télétravail. Enquête Steelcase, avril 2021.

D’après les dernières données publiées par Steelcase concernant les principales caractéristiques du travail en 2020 – la plupart des employés de bureau ont télétravaillé la majeure partie de l’année -, certaines entreprises ont subi de lourdes pertes en termes de productivité, de motivation et d’innovation.

Selon ce rapport, 44 % des employés qui télétravaillent régulièrement sont frustrés par leur expérience, tandis que seuls 18 % d’entre eux en sont pleinement satisfaits. La perception du télétravail varie considérablement d’un individu à l’autre, ce qui explique sans doute pourquoi 93 % des personnes interrogées ont l’intention de retourner au bureau au moins une partie du temps.

L’étude de Steelcase a mis en lumière les avantages et les inconvénients du télétravail à plein temps. Les chiffres suivant concernent la France :

  • 36 % des employés se plaignent de la solitude
  • 22 % font état d’une baisse de leur productivité
  • 13 % font état d’une baisse de leur motivation
  • 56 % sont heureux de ne plus avoir à effectuer les trajets domicile-bureau
  • 44 % arrivent mieux à se concentrer
  • 13 % déplorent un ralentissement de la prise de décisions
  • 17 % ont vu leur équilibre vie professionnelle / vie privée se dégrader.

Une installation inadéquate fait partie des principaux facteurs contribuant à une expérience insatisfaisante du télétravail. Ainsi, 33 % des employés n’ont pas de pièce calme où se concentrer et 35 % d’entre eux ne disposent pas d’un espace de travail confortable – ils sont contraints de travailler sur leur lit (c’est le cas de 8 % d’entre eux) ou sur leur canapé. Cependant, tous les collaborateurs ne sont pas égaux face à ces difficultés : 60 % des cadres dirigeants travaillent toujours ou presque toujours sur un bureau, et 60 % d’entre eux possèdent un siège ergonomique, contre 54 % et 37 % des employés.

Quelles pistes pour l’aménagement des bureaux du futur ?

Face à l’évolution des modes de travail et des besoins des entreprises, la conception des espaces tertiaires doit s’appuyer sur de nouveaux principes d’aménagement.

Avant la pandémie, les designers s’attachaient à créer des espaces capables d’attirer les meilleurs talents, de faciliter la collaboration et d’accroître la productivité. Aujourd’hui, ils doivent répondre à un éventail encore plus large d’exigences.

Beaucoup sont convaincus que les employés veulent avant tout revenir au bureau pour pouvoir s’adonner à des activités de groupe. Or ils recherchent aussi un environnement propice à la concentration, qu’ils ne trouvent pas nécessairement chez eux pour diverses raisons (espace limité, distractions, etc.).

Les designers doivent donc trouver le juste équilibre entre les besoins des équipes et ceux des individus en créant des « quartiers » où il est possible de passer sans difficulté du travail collectif au travail individuel, et vice versa.

Concevoir des espaces plus flexibles et plus mobiles pour une entreprise plus agile et à effectifs en présentiel variables

L’expérience récente du télétravail et le retour au bureau d’une partie des employés ont mis en évidence de nouvelles tendances. Les employés qui effectuaient auparavant des tâches individuelles dans des open spaces très denses souhaitent désormais avoir accès, pour ce type de travail, à des espaces plus préservés afin de contrôler leur intimité et leur sécurité.

Quant aux équipes, qui travaillaient jusqu’ici dans des salles de réunion, elles privilégient à présent les configurations plus ouvertes, pour des raisons de sécurité, mais aussi pour pouvoir adapter leur espace facilement en fonction de leurs activités. Les designers devront imaginer des espaces collaboratifs ne comportant pas systématiquement une porte et quatre murs, et des espaces individuels un peu plus préservés.

Télétravail et bureau, un débat déjà dépassé ?

Le bureau serait par nature vertueux car porteur de valeurs de socialisation et d’esprit d’équipe. Le télétravail serait vertueux car libérateur.

Cette opposition est non seulement stérile mais, en plus, le problème est mal posé. Les contextes, les cultures, les métiers des entreprises sont différents, pourquoi vouloir leur imposer un modèle unique ?

Ce faux-débat nous inspire plusieurs réflexions.

  1. Puisque tout le monde revendique le bien-être des salariés, pourquoi ne pas les laisser décider du temps et des conditions de télétravail qu’ils souhaitent adopter ? Ils sont parfaitement capables de « voter avec leurs pieds » à condition de ne pas les infantiliser. On peut comprendre qu’ils aient des réticences à télétravailler en mode dégradé pendant la pandémie et on voit bien dans l’étude de Steelcase ci-dessus pourquoi. Mais, une fois la pandémie passée, laissons-les choisir.
  2. Le bureau comme moteur indispensable au vivre ensemble, à l’esprit d’équipe et à la créativité. C’est en partie vrai mais beaucoup de salariés ont appris à entretenir une socialisation à distance et à créer collectivement à distance. Encore une fois, laissons-les décider.
  3. Et puisqu’on aborde ce sujet de la socialisation il faudrait souligner une certaine hypocrisie quand on parle du bureau qui rassemble. A-t-on déjà oublié l’enfer de l’open space, les hiérarchies oppressantes – voire pire – et la socialisation artificielle ? N’est-on pas mieux au bistrot (quand ils sont ouverts) qu’au bureau pour établir des liens authentiques avec ses collègues ? Nous sommes en France en queue de peloton pour le taux de désengagement des salariés selon une autre étude de Steelcase de 2016. Pourquoi a-t-on besoin de sessions de saut à l’élastique si tout va bien ?
  4. Et puisque l’on parle de travail à distance il faut aussi poser le problème du management à distance. Si vous intégrez que le télétravail se développera après la crise, vous ne vous en tirerez pas pour manager en achetant des webcams et en reproduisant la réunionnite du présentiel sur Zoom comme l’explique très bien Fred Cavazza dans cet article. Il va falloir repenser nos méthodes de management pour les adapter à un monde ATAWAD comme on disait il y a dix ans : “Anytime, Anywhere, Any device“.
  5. Il est curieux que l’on ne parle que très peu de la mauvaise empreinte carbone des m2 de bureaux. Ne pourrait-on pas profiter de cette crise et de l’ouverture vers de nouvelles pratiques de travail pour nous engager dans une véritable « frugalité immobilière », quitte à attrister le lobby de l’immobilier ?
  6. Dernier élément dans cette réflexion, on parle beaucoup de retour au bureau mais très peu de coworking et de tiers-lieux. Puisque les oracles conviennent que l’avenir du bureau sera flexible, pourquoi ne pas intégrer largement ce paramètre de bureaux partagés dans la notion de “retour au bureau. Nous le savons tous maintenant, on peut télétravailler sans siège social à la Défense. Sans parler de télétravail nomade, en mobilité, la plupart des tiers-lieux offrent aujourd’hui des conditions de travail et de sécurité très « corporate ». Dans un cadre quand même plus chouette que beaucoup de « bureaux moches » éclairés au néon…

Mais il faudrait aussi, au-delà du raisonnement binaire télétravail-bureau, se poser la question du travail lui-même. Ce que fait le sociologue Bruno Marzloff, fondateur du cabinet Chronos, dans un entretien : «  Cette remise en question est vraiment spectaculaire et dépasse la simple question du face-à-face et du distanciel. Il faut arrêter de croire que l’Homme aime travailler. Le travail a toujours été lié à la notion de pénibilité.

La précarisation et la saturation du travail, les jobs à la con (les bullshit jobs), l’atomisation du tâches et des emplois, l’irruption de la robotisation et la prégnance de l’IA…la société de contrôle font peser les menaces fortes et interroge. C’est une question très lourde – qu’est la remise en question de la notion même de travail. Les institutions préfèrent ne pas se poser ces questions ».

Photo de Scott Winterroth