Le travail à temps partagé dans un groupement d’employeurs combiné avec le télétravail apporte une grande souplesse aux entreprises et aux salariés, particulièrement dans une période incertaine que nous vivons avec la Covid-19. A l’occasion de la Journée du temps partagé, entretien avec Jean-Luc Connan, directeur du groupement d’employeurs Progressis installé dans 4 départements normands.

Zevillage : Est-ce que vous pouvez nous rappeler en quoi consiste le temps partagé, le fonctionnement d’un groupement d’employeurs?

Jean-Luc Connan : Un groupement d’employeurs, c’est un employeur à part entière, en général sous statut associatif, qui emploie des salariés amenés à travailler à temps partagé, c’est-à-dire à travailler dans deux, trois, voire quatre et même cinq entreprises qui sont adhérentes du groupement d’employeurs.

Zevillage : Et cela se passe comment ? Ils ont un CDI et après ils sont répartis dans plusieurs entreprises ?

Jean-luc Connan : Un salarié d’un groupement d’employeurs est principalement en CDI. Il est amené à travailler pour des entreprises locales.

Il a un contrat de travail avec un bulletin de paye tous les mois, sachant que le groupement doit faire le nécessaire pour lui proposer un temps de travail choisi et, à majorité un temps plein, suivant les aspirations des salariés. Il y a des personnes qui ont des jeunes enfants ou qui veulent garder un peu de temps libre et des salariés qui demandent un mi-temps, un tiers temps, trois quarts temps ou un temps plein.

Jean-Luc Connan, directeur du groupement d'employeurs Progressis
Jean-Luc Connan, directeur du groupement d’employeurs Progressis

Zevillage : Il y a des groupements d’employeurs qui sont spécialisés, par exemple dans le domaine agricole. C’est quoi le type de métier pratiqués chez Progressis ?

Jean-Luc Connan : On a quatre principaux métiers. On a des personnes qui partagent leur temps de travail à l’année pour aider les entreprises à activités saisonnières à trouver les mêmes conducteurs de ligne tous les ans.

Ensuite, on a des salariés qui partagent leur temps de travail à la semaine, avec trois fonctions qui se partagent très bien entre des entreprises de toutes tailles, de tous secteurs d’activité, c’est à dire des assistantes de gestion, polyvalentes, avec de bonnes compétences en comptabilité, principalement pour les petites entreprises de moins de 20 salariés. Et ensuite les fonctions communication, notamment des webmaster pour la création, l’animation de sites Internet et aussi la présence sur les réseaux sociaux des entreprises. Et des qualiticiens,  responsable qualité, sécurité, environnement qui ont trouvé leur place notamment pendant la période de crise sanitaire et pour relancer l’activité avec des mesures spécifiques en terme de sécurité.

Zevillage : Les salariés ne sont pas perturbés d’avoir plusieurs lieux de travail, plusieurs “employeurs”, de changer plusieurs fois dans la semaine.

Jean-Luc Connan : Les salariés d’un groupement d’employeurs sont des personnes qui aiment la variété, le changement, qui sont prêtes à se remettre en question. Ce qui leur plaît, c’est d’avoir une agilité et de ne pas tomber dans la routine.

Ce sont des personnes qui commençaient à s’ennuyer dans un emploi à temps plein pour un seul employeur. Et le fait de travailler à temps partagé, en plus, leur permet d’avoir un engagement et de s’impliquer pour des petites entreprises locales qui ont besoin de compétences qu’elles ne pourraient pas avoir à temps plein.

Zevillage : Pendant le confinement, comme tous les salariés en France, il y en a beaucoup qui ont découvert le télétravail. Comment cela s’est-il passé pendant les deux mois de confinement ?

Jean-Luc Connan : On a une partie de nos salariés qui, effectivement, ont découvert le télétravail, notamment les assistantes de gestion et un petit peu les qualiticiens qui ne télétravaillaient quasiment pas.

En revanche, dans les métiers de la communication – et notamment des webmaster – certains télétravaillaient déjà environ 20% de leur temps. Et avec le confinement, la plupart de ces salariés ont pu continuer à travailler quasiment à mi-temps.

Il y avait une autre partie qui était un petit peu en chômage partiel parce que toutes les entreprises ne continuaient pas leur activité. Grâce au télétravail, ils ont pu maintenir une activité professionnelle.

D’autant plus que les entreprises continuaient à communiquer pendant le confinement et voulaient être en règle en termes de sécurité, notamment la mise à jour du document unique, puis du protocole de reprise quand l’activité a repris dans les entreprises mi-mai.

Zevillage : On a l’impression que les entreprises n’ont pas encore capté l’idée que le groupement d’employeurs apportait plus aux salariés en qualité de service que l’intérim ?

Jean-Luc Connan : Pour moi, la principale différence entre les groupements d’employeurs et l’intérim, c’est le niveau de compétences et les qualifications que l’employeur propose aux entreprises adhérentes, ce que l’on voit bien sur les fonctions support qui sont partagées à la semaine.

On recrute beaucoup de niveau bac+2 à Bac+4 voire Bac+5 et l’intérim aujourd’hui n’est pas sur ce champ de compétences. Aujourd’hui, les PME veulent les mêmes compétences, à leur échelle, que des entreprises de taille beaucoup plus importante. Et donc, il faut leur proposer des salariés qui ont un niveau de qualification et une capacité à s’adapter et à faire grandir les entreprises.

Zevillage : Théoriquement, il n’y a pas de limite en compétences, il suffit de trouver les entreprises adhérentes qui ont des besoins et en face de trouver un salarié qui soit capable de répondre à la demande. Et Progressis peut démarrer des nouvelles missions ?

Jean-Luc Connan : En théorie, oui, en sachant que nous, on se positionne sur des fonctions des métiers qui se partagent dans des entreprises de tailles très différentes, de secteurs d’activité différents mais de proximité. Donc, si on veut vraiment proposer un temps de travail le plus proche d’un temps plein, il est important de se positionner sur des métiers où la plupart des entreprises, quelle que soit leur taille et leur secteur d’activité ou dans des fonctions pour lesquelles les entreprises pourront nous solliciter.

Zevillage : On a vu il y a quelques semaines, la CFDT qui s’est prononcée en faveur de la démarche des groupement d’employeurs. Pourquoi cela s’est fait de manière aussi tardive Quelle est leur motivation ? 

Jean-Luc Connan : Concrètement, la CFDT a toujours été un syndicat qui a porté un oeil averti sur les groupements d’employeurs. Maintenant, c’est vrai que l’on s’est rendu compte, avec le confinement, que toutes les populations précaires d’intérimaires ou d’indépendants se sont retrouvées du jour au lendemain à la maison sans activité, voire certains avec peu de revenus, voire pas de revenus. Alors qu’avec le groupement d’employeurs, nos salariés avaient continué à toucher un salaire, gardé leurs contrats de travail. Certains ont pu bénéficier de chômage partiel et de dispositifs mis en place pour de la formation pendant l’activité partielle.

Donc, toutes ces mesures donnent de la sécurité. D’autant plus qu’on se rend compte que dès que l’activité reprend, les entreprises du groupement retrouvent les mêmes salariés. Donc, cela permet vraiment de fidéliser des salariés.

Et si éventuellement, s’il y a une entreprise qui doit diminuer le temps de travail de nos salariés, on va les repositionner dans une autre entreprise locale. Et concrètement, le salarié garde son temps de travail, sa sécurité d’emploi et en plus, le territoire garde les compétences.

Zevillage : On voit que c’est quand même un système qui apporte de la flexibilité aux employeurs adhérents. Si on y ajoute maintenant une “couche de télétravail”, est ce que le groupement d’employeurs peut être un outil intéressant pour le développement d’un territoire? Pour attirer et fixer de l’emploi ?

Jean-Luc Connan : Nous recrutons surtout des salariés qui sont amenés à travailler en présentiel dans les entreprises. Cela étant, on se rend compte que le confinement a accéléré la possibilité de télétravailler pour nos salariés.

D’autant plus que dans notre équipe qui gère le groupement, sept personnes, ils étaient nombreux à ne jamais avoir télétravaillé. Mais aujourd’hui elles veulent garder un ou deux jours en télétravail. Et c’est le cas depuis la sortie du confinement. Le groupement continue à fonctionner correctement avec une partie de l’équipe en télétravail et nos salariés qui sont en entreprise aujourd’hui ont gagné plus la confiance des dirigeants pour télétravailler plus qu’avant.

Nos salariés se sont rendus compte qu’avec une partie de leur travail en télétravail, cela leur permettait d’être concentrés, plus efficaces sur une tâche. C’est déjà assez difficile de passer d’une entreprise à l’autre en temps partagé.

Le télétravail, permet aussi d’atténuer la fatigue du temps de trajet. Pour certains de nos salariés, il faut trois quarts d’heure à une heure de voiture pour se rendre dans une entreprise, notamment dans l’Orne. On est dans un territoire peu dense en entreprises.

Il est important d’avoir une certaine mobilité et le télétravail va nous permettre de pouvoir capter des missions, même si un salarié habite à une heure de l’entreprise.

Les chefs d’entreprise se sont rendu compte qu’aujourd’hui on avait les outils numériques pour télétravailler et continuer à faire fonctionner les entreprises. On a gagné du temps avec ces deux mois de confinement.

Zevillage : On connaît bien le télétravail comme moyen d’améliorer de la qualité de vie des salariés. On y pense beaucoup mois comme outil d’attractivité, de recrutement pour les PME rurales. Une de leurs difficultés c’est de de trouver des compétences pointues ou d’un certain niveau, surtout en milieu rural. Est-ce que le télétravail ne pourrait être une solution pour trouver des ressources à temps partagé éloignées, qui habitent plus loin ?

Jean-Luc Connan : Si c’est un, c’est un bon moyen pour les entreprises de capter des talents qu’elles n’auraient pas pu capter.

Ce qui fait la force de nos salariés à temps partagé, c’est leur connaissance de l’entreprise. Quand ils se sont mis télétravailler pendant la période de confinement, comme il connaissaient très bien l’entreprise puisqu’ils y avaient déjà travaillé in situ pendant plusieurs mois, voire plusieurs années suivant leur ancienneté, ils ont pu continuer à travailler sans problème à distance, à partir du moment où la planification de leurs tâches était bien coordonnée avec les demandes de dirigeants.

Photo par Sonja Langford sur Unsplash