Dans le rapport Konzept #19 intitulé “What we must do to rebuild“, publié début novembre 2020, les chercheurs de la Deutsche Bank proposent des solutions, selon eux disruptives et radicales, pour susciter le débat et inspirer les décideurs sur les actions qui devraient être menées pour que l’économie se reconstruise autrement après la crise sanitaire. Parmi ces idées, il en est une qui, c’est un euphémisme, fait réfléchir : la création d’une taxe sur le télétravail.

En trois pages, joliment étayées de graphiques et d’un modèle mathématique que cette taxe pourrait suivre, Luke Templeman détaille les raisons qui pousseraient à sa mise en place.

Selon lui, un tel impôt serait nécessaire depuis aussi longtemps que le télétravail existe et la crise sanitaire du coronavirus que nous vivons actuellement ne ferait que le mettre en évidence.

Niveler par le bas toute forme de bénéfice

Il estime en effet injuste qu’une partie, d’autant plus importante en ce moment, de la population mondiale continue de bénéficier du système économique en place, probablement le salaire, tout en réduisant leur contribution à la base même de ce système : la consommation.

En suivant son raisonnement, selon lequel l’économie reposerait en grande partie sur les infrastructures de consommation localisées autour des bureaux, la perte engendrée par le travail à distance devrait être compensée par les télétravailleurs eux-mêmes grâce aux gains qu’ils réalisent en se déplaçant moins et en prenant leur repas chez eux.

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Mais ce n’est pas tout : l’économiste indique que les gains non économiques des télétravailleurs tels que la qualité de vie, la flexibilité ou encore une plus grande sécurité de l’emploi, ce dernier gain restant à démontrer, ont une valeur. Il estime que cette valeur, ajoutée à celle des bénéfices économiques mesurables du télétravail dépasse largement les coûts ou la charge mentale supplémentaires supportés par les télétravailleurs, et que ce déséquilibre mérite d’être taxé.

Ce qu’il faut pour que le monde d’avant perdure

Avant d’aller plus loin dans cette réflexion, je ne peux m’empêcher d’essayer de comprendre comment une telle idée peut survenir.

Attention, les lignes ci-dessous sont une fiction, les noms des personnages, des institutions ou des entreprises ont été modifiés et toute ressemblance avec des faits ou des personnes existants ou ayant existé serait purement fortuite.

Le lundi 2 novembre 2020 10h, au siège de la Schedeut Bank GA, à Londres :
“De si bonne heure un lundi matin, Gunther, fit irruption dans le bureau de Stefan.

– Ah Stefan tu es là, bonjour ! As-tu entendu l’annonce du reconfinement par le premier ministre samedi ?  Il faut absolument que nous terminions notre rapport Zeptkon avant mercredi soir. A partir de jeudi, plus moyen de collaborer sur le sujet.

Stefan releva le nez du Daily Mirror, l’une des sources d’information les plus disruptives du pays selon lui, et acquiesça.

– Tu as raison Gunther, ça va vraiment devenir compliqué. Pour finir mes 3 pages sur le télétravail, j’avais prévu un brainstorming avec l’équipe de prospective vendredi afin de trouver les meilleures excuses pour continuer à aller au bureau pendant un confinement. Mais je ne sais pas si le cabinet que j’ai engagé pour l’animer pourra le faire à distance.

– Ils vont sûrement augmenter leur tarif ! Alors qu’objectivement le télétravail fait faire de sacrées économies ! Regarde mon exemple : quand je suis obligé de rester chez moi, je ne vais plus au restaurant, c’est ma femme qui cuisine et je consomme moins d’essence avec ma voiture.

– Et vu le poids et la cylindrée, ça fait aussi pas mal d’émissions de CO2 en moins… Mais moi, pour être tout à fait franc, je préfère consommer et continuer à faire vivre l’économie plutôt que de tout scléroser en restant chez moi à ne pas faire grand-chose.

Les yeux de Stefan commencèrent à briller : était-ce la fièvre ou une idée lumineuse ? Impossible de le dire à ce stade du récit.

–  Attend Gunther, ça me donne une idée pour mon dossier sur le télétravail. Je laisse tomber le brainstorming, je suis certain qu’on ne fera pas mieux à plusieurs ! Que dirais-tu de proposer une taxe sur le télétravail ?

– Ah oui ça pourrait décourager pas mal d’entreprises…

– Non ! Pas les entreprises, parce que cette taxe serait payée par les télétravailleurs !

– C’est brillant ! Ça encouragerait les salariés à aller le plus possible au bureau, et ça permettrait de faire perdurer l’économie telle qu’elle existait avant la crise tout en justifiant nos méthodes de management présentéistes.

– Exact, bon maintenant il faut trouver comment justifier une telle mesure dans un rapport qui est censé être disruptif et proposer des idées pour le monde d’après…”

J’imagine que c’est ainsi que Luke Templeman a trouvé judicieux de faire le parallèle entre cette proposition de taxe télétravail et l’impôt sur les portes et fenêtres en vigueur en France et en Angleterre aux XVIIIe et XIXe siècles lorsqu’un impôt sur le revenu n’était pas socialement acceptable.

Une idée radicale de taxe télétravail justifiée par un argument périmé

En justifiant une thèse prétendument disruptive avec des arguments plus que bicentenaires, on en arrive à comprendre que quel que soit le temps ou le contexte, il faudrait, selon l’auteur, que les gouvernements mettent en place des impôts pour récolter une part de tous les bénéfices nouveaux, fussent-ils qualitatifs.

Dans cette argumentation passéiste, on oublie que l’impôt sur les portes et fenêtres a conduit bien des contribuables à murer lesdites ouvertures. Drôle de manière de construire le monde d’après.

On oublie également qu’en réalité les gains économiques pour le télétravailleur à temps partiel sont limités hors période de confinement total :

  • s’il se déplace avec son véhicule personnel, le financement et l’assurance ne sont pas suspendus, s’il prend les transports en commun, son abonnement ne s’arrête pas les jours de télétravail,
  • il peut, certes, déjeuner chez lui mais il reste à démontrer que cela engendre une économie. En effet, les restaurants d’entreprises, lorsqu’ils existent, sont souvent subventionnés par l’employeur et proposent des repas à des prix intéressants.

Et que les dépenses supplémentaires sont loin d’être négligeables et pas nécessairement prises en charge par l’entreprise :

  • un investissement matériel est nécessaire pour télétravailler régulièrement dans de bonnes conditions de santé et de sécurité : bureau, fauteuil, écran…,
  • un surcoût de dépenses énergétiques, notamment de chauffage pendant les périodes hivernales.

Ma conviction personnelle est que les télétravailleurs ne s’enrichissent pas financièrement de leur situation et que les bénéfices qu’ils en tirent sont principalement qualitatifs : efficacité, performance, agilité, santé, qualité de vie, équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle etc.

D’autres réflexions sont possibles pour construire le monde d’après

Du reste, le rapport de la Deutsche Bank omet complètement que le travailleur n’est pas le seul à tirer des bénéfices du travail à distance. En effet, au-delà des gains qui pourraient être cités pour l’entreprise, le télétravail a un double impact sur la performance environnementale : il réduit mécaniquement les émissions de gaz à effet de serre et il permet de développer la consommation dans les bassins de résidence, de justifier le maintien de certains services sur le territoire et de favoriser la création d’entreprises locales (Rapport CGET 2015) en bref de participer à l’aménagement du territoire (rapport DETIC, 2009).

Freiner le développement du télétravail en le taxant au prétexte que les salariés qui choisissent de le pratiquer auraient une responsabilité sociale envers l’économie locale du quartier de bureau qu’ils délaisseraient une partie de leur temps, c’est fermer les yeux sur les multiples solutions que les économistes pourraient ou devraient imaginer pour construire des écosystèmes de consommation plus résidentiels.

Chercher à (re)développer des centres villes et villages pour en finir avec les villes dortoirs sans âme et délester des hypercentres et quartiers d’affaires déjà surchargés en temps normal, par exemple, demanderait une réflexion profonde et globale sur la décentralisation. Une réflexion difficile donc, qui ne saurait se contenter d’une solution binaire : consommer ou être taxé.

Photo par Mufid Majnun sur Unsplash
Captures d’écran issues du rapport disponible en ligne