Il ne se passe pas une semaine sans voir plusieurs sondages ou études sur l’aspiration des salariés à continuer le télétravail après la pandémie. Mais pas une semaine non plus sans voir des attaques contre ce télétravail qui briserait le lien social et ruinerait le pays. Mais si le problème – et les solutions – étaient ailleurs que dans ce débat stérile, dans ce duel entre le télétravail et le bureau ?

Vous avez certainement noté ces nombreux sondages sur les néo-télétravailleurs qui souhaitent poursuivre l’expérience du télétravail après la pandémie. Parmi les plus récents, en juin, l’étude de Malakoff Humanis qui observe que « la part des salariés qui comptent demander à continuer à télétravailler augmente fortement. Elle gagne 11 points au mois de mai, pour atteindre pas moins de 84% au total ».

Ou encore le sondage publié début juillet par Ifop-La Tribune-Europe 1-Public Sénat qui affirme que 9 franciliens sur 10 veulent continuer à télétravailler.

Le fantasme du télétravail à 100%

En revanche, nous avions déjà observé dans Zevillage le « télétravail bashing » qui se développait depuis quelques semaines. Comme si le « monde d’avant » avait peur d’une remise en cause de l’existant et jouait à se faire peur avec du télétravail à 100% que personne ne réclame.

Reprécisons les choses : le télétravail à 100% à domicile a été imposé par la décision sanitaire du confinement et n’a rien à voir avec une pratique « normale ». Rien ni personne ne dit non plus que cela doive être la norme après la pandémie.

Cela dit, cette expérience du confinement, parfois difficile, a donné des idées à de nombreux salariés. Ils ont expérimenté et constaté que le télétravail qu’on leur refusait habituellement, qu’il ne connaissaient pas forcément avant la crise, était finalement possible.

La conséquence directe pour les entreprises, on l’espère pour elles, est une réflexion sur l’usage et la surface des bureaux. Déjà sous-utilisés avant la crise du coronavirus, ils pèsent trop lourd dans leur compte d’exploitation pour qu’elles ignorent ce facteur immobilier.

Il est évident que la conjonction de la nouvelle demande de télétravail (pas forcément à 100% du temps, on le répète), de la peur d’un retour au bureau, de l’anticipation de nouvelles crises et du manque de flexibilité des contrats immobiliers accélèrent cette réflexion sur le bureau.

Le débat stérile pour ou contre le télétravail

Premières victimes dans le monde immobilier, les quartiers d’affaires comme La Défense sont très fragilisés par la nouvelle donne. Comme le souligne cet article, « « jusqu’à fin août, 70% des emplois de bureaux de la région (NDLR : Ile-de-France) seront en télétravail. Un chiffre qui va descendre à 50% d’ici à fin décembre.” Très loin de la situation de 2019, où à peine 3 % des salariés étaient en télétravail ».

Il est normal que La Défense soit particulièrement fragilisée. Ce type de quartier complètement artificiel a tué toute vie sociale en imposant une caricature d’espace dédié au métro-boulot-dodo. Il suffit de se souvenir des images des films Le Chat ou Max et les ferrailleurs pour voir le chantier de destruction des villes de Puteaux, Nanterre ou Courbevoie. Des villes rasées façon Ceausescu pour construire un temple du travail et de la consommation de masse.

Joli symbole de notre vision du travail !

On peut donc comprendre la peur des acteurs du secteur immobilier habitués aux temps longs et pas à la brutalité du changement. D’où les prises de position contre le télétravail qui se multiplient.

Comme pour Steelcase, habituellement plus mesuré sur le télétravail : « Durant la crise sanitaire, le télétravail a été imposé à tous ceux qui pouvaient le pratiquer et dans les premiers temps, nombre d’employés ont trouvé le procédé efficace. Mais quelques mois de visioconférence ont eu raison de l’effet de nouveauté, et une écrasante majorité de collaborateurs (entre 88 et 90 % selon les études) souhaitent désormais retourner dans les bureaux ».

Ou pour le promoteur immobilier Nexity qui prédit la fin du monde si le télétravail se développe: « Les cadres, encouragés par leurs entreprises à basculer à 100 % en télétravail, ne vont-ils pas s’enfermer progressivement dans une bulle sociale, culturelle et territoriale étanche ? » (…) « Le télétravail c’est le travail au foyer, et c’est donc aussi le grand retour de la femme au foyer, qui n’aura même plus besoin de sortir de chez elle pour s’occuper de la maison, des enfants et de son boulot ».

Nous pourrions multiplier les témoignages de cette peur, compréhensible, qui se traduit en agressivité légèrement exagérée.

Le bureau, lieu d’épanouissement personnel, vraiment ?

Le gros argument contre le télétravail est la perte du lien social qu’il engendrerait. C’est un véritable lieu commun qui transforme un risque en certitude.

Oui, il existe un risque de perte du lien social si le télétravail est mal géré, mal préparé et si le télétravailleur est mal managé. Mais tout se passe bien si l’on suit les bonnes pratiques inspirées de l’Accord national interprofessionnel de 2005 (PDF).

Cette idéalisation du bureau est d’ailleurs un peu suspecte. A-t-on déjà oublié l’enfer des open spaces ? Les burn out qui tuent ? Les petits chefs harceleurs ? Les bureaux moche ? Les galères des encombrements ou des long déplacements domicile-travail ? La pointeuse ?

A-t-on déjà oublié les absurdités de l’entreprise décrites par Julia de Funès dans cette vidéo ?

A-t-on aussi déjà oublié les “cannibales en costume” qui hantent les bureaux ?

Les arguments anti-télétravail idéalisent le bureau mais les salariés votent contre avec leurs pieds : on l’a vu, ils sont nombreux à vouloir télétravailler plus.

Nous pourrions développer le raisonnement longtemps encore. Mais l’opposition binaire entre télétravail et bureau, le débat stérile pour ou contre nous semble complètement dépassé, inutile et non productif.

Une solution : la liberté

Il ne sert à rien de stigmatiser le télétravail ou de pronostiquer la disparition totale du bureau.

Malgré les résistances de l’ancien monde, de dirigeants et de managers « à l’ancienne », le télétravail passera. Et le bureau continuera à exister parce qu’il apporte un certain nombre de services qui vont évoluer.

Il nous semble plus constructif, et plus productif, de nous poser la question de la manière de gérer au mieux possible la transition.

Une occasion d’enfin intégrer l’avis des salariés dans l’équation télétravail-bureau. De les laisser libre de choisir et de les consulter sur leurs attentes dans l’aménagement des bureaux. Après tout, l’UX Design a largement fait ses preuves dans d’autres domaines.

Les bases pour engager une réflexion sur le télétravail et le bureau dans l’entreprise (et dans les administrations, mais cela risque d’être plus long) peuvent être assez simples :

  • le salarié choisi où, quand et pendant combien de temps il veut télétravailler, chez lui ou dans un espace de coworking par exemple ; un « pass coworking » proposé par nos amis de Neo-Nomade peut être une solution pour facilement basculer dans la flexibilité
  • on renégocie, si besoin, avec les partenaires sociaux pour prendre en compte les nouveaux besoins d’équipements (mobilier, ordinateur…) engendré par un télétravail plus large et leur prise en charge financière par les entreprises
  • on réengage la réflexion sur les nouveaux services que doit apporter le bureau pour préserver le sentiment d’appartenance, la culture d’entreprise (qui ne dépend pas que de la présence au bureau) et le fameux lien social. Et en finir avec les open spaces éclairés au néon.

Enfin, ce débat « pour ou contre » le télétravail et le bureau cache une question plus large sur la finalité du travail, sur la place que nous voulons lui accorder dans notre vie et dans la société. Cela sera l’objet d’autres articles…

Photo by Chris de Lima on Unsplash

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