Depuis quelques semaines, la presse et les réseaux sociaux bruissent d’une sorte de « télétravail bashing ». Normal, on adore brûler ce qu’on a adoré. Mais derrière cette négativité, on assiste à un retour des préjugés sur le télétravail et à une confusion entre confinement et télétravail plus ou moins volontaire. Que cache ce retour du monde d’avant ?

On ne devrait pas avoir à le préciser mais le travail à distance en confinement, du télétravail forcé 5 jours sur 5 à domicile, parfois avec des enfants, n’est pas le télétravail.

Le télétravail « normal » s’exerce, rappelons-le, sur la base du volontariat, entre 1 et 3 jours maximum par semaine, au domicile ou dans un tiers-lieu de l’entreprise ou externe. Très rarement à temps plein.

Télétravail, ténèbres, invasion de grenouilles et pluies de sauterelles

Malgré cela, les articles et billets dans les réseaux sociaux se multiplient qui dénoncent les risques du travail à distance. Le télétravail c’est les 7 plaies d’Egypte. Il désocialise, il dévalorise le travail, détruit les collectifs de travail, réduit l’homme à un canal de communication, envahit les moindres recoins de notre vie. En gros, souffrances et aussi vrai cauchemar pour Susan Moore, éditorialiste habituée des tabloïds anglais.

On ressort même les cas de Yahoo et d’IBM qui ont fait machine arrière sur le télétravail dont la généralisation serait « la pire mesure à prendre dans une entreprise ». Alors que l’on sait que les motivations de Yahoo et d’IBM n’ont pas grand chose à voir avec le télétravail lui-même mais plus avec leur organisation d’entreprises en déclin.

Même les patrons s’y mettent dans la confusion entre télétravail et confinement. « Fausse bonne idée par excellence » pour Sophie de Menthon charismatique patronne d’un call center à l’origine du mouvement J’aime ma boîte : « L’impact mental et sociétal risque de s’en ressentir sur tous les plans, accompagné d’une insensible dévalorisation du travail sans compter l’absence de relations interpersonnelles. Les défis ne sont plus les mêmes, certes le soi-disant de temps “perdu” peut être regrettable mais il est nécessaire. » Rien que cela !

Dans Capital, Lionel Roques, patron de la Franco American, brosse un portrait effrayant du télétravail : « Si on dit que les salariés n’ont plus à venir dans l’entreprise, ça va être un vrai manque pour les entreprises et un danger pour les salariés. On perd le lien social, on perd en humanité. Le télétravail est possible parce qu’on nous vend et qu’on nous survend le tout digital. C’est parce que vous pouvez être chez vous derrière un écran que le télétravail peut exister. Or moi je suis contre la virtualisation des rapports humains. »

Autre exemple, de “télétravail bashing”, la réaction agressive et rageuse sur Twitter contre la position pourtant très raisonnable de Julia de Funès sur le télétravail dans une vidéo de Brut : le télétravail « déplace le travail, explique-t-elle, et en déplaçant le travail, il lui redonne sa juste place. C’est-à-dire que le télétravail s’inscrit dans la vie du foyer et il revient au centre du foyer, qu’il se domestique. Il perd son prestige aristocratique . »

PSA, l’épouvantail

Dans ces critiques du télétravail, il en est une qui a bien « buzzé ». Celle de Bernard Sananès, président de l’instut Elabe, ancien journaliste et ancien président du CSA. Dans « Je n’ai pas choisi ce métier pour être en télétravail », il condescend à reconnaître quelques vertus au télétravail. Mais il avoue que : « peu de choses auront réussi à me mettre en colère pendant le confinement. Le télétravail érigé en dogme, en nouveau graal, en est une. (…) Je n’ai pas choisi ce métier, la communication, pour basculer en permanence dans un télétravail déshumanisant ».

Car Bernard Sananès a choisi ce métier – argument imparable – parce qu’il « aime les gens ». C’est beau, c’est touchant, mais qui a dit que le télétravail empêchait de se réunir en présentiel ? Qui a dit que le télétravail devait s’exercer à plein temps ? Alors que les bonnes pratiques recommandent toutes de ne pas dépasser 3 jours de télétravail par semaine.

C’est très intéressant de voir comment ce glissement logique est repris et approuvé, par exemple dans ce billet sur Linkedin.

Et l’on voit surgir les décisions de Facebook, de Twitter et de PSA d’ouvrir leurs entreprises au télétravail, comme si les situations étaient comparables.

Dans une annonce peut-être un peu rapide, PSA a indiqué généraliser le télétravail pour ne garder qu’une présence de 1,5 jours/semaine au bureau. C’est-à-dire 3,5 jours en télétravail, soit juste une petite demi-journée de plus que le maximum requis par les bonnes pratiques.

Chez Orange, l’accord télétravail prévoit déjà un maximum de 3 jours par semaine depuis longtemps. Et chez le concurrent de PSA, Renault, on autorise déjà depuis longtemps le télétravail avec un maximum de 2 jours par semaine.

Alors, que cache cette agitation anti-télétravail, ce “télétravail bashing” sans véritable cause ?

Le présentiel à 100% déshumanise

On pourrait rétorquer que le présentiel à 100% est déshumanisant. Vous avez déjà oublié le métro-boulot-dodo, la fatigue, l’open space, les petits chefs, les collègues pénibles, la cantoche avec ses conversations aussi insipides que le contenu de l’assiette ?

Et la fameuse socialisation au bureau ? Vraiment, vous avez besoin du bureau pour avoir une vie sociale ? Besoin du travail, certainement, mais pas forcément au bureau tous les jours.

La grande peur des bien-pensants

La réalité de ces critiques c’est une confusion entre télétravail, télétravail à 100% et confinement.

Et pourquoi cette confusion ? Parce que l’idée d’une augmentation de la fréquence du télétravail bouscule les modèles mentaux pré-coronavirus, les habitudes de management, les modèles économiques du secteur immobilier.

On passe en mode « croyances » et l’on perd toute rationalité comme l’explique Frantz Gault : «  Le rapport qu’entretiennent les individus au travail, à l’économie, à la politique ou à la nature, découle de leur culture, des normes et des croyances dans lesquelles ils baignent. »

On ne veut pas que le la population active bascule dans le télétravail, ce serait trop déstabilisant. Alors on se raconte des histoires, on se fait peur avec du 100% télétravail, on extrapole les difficultés rencontrées pendant le confinement.

Mais réjouissons-nous. Ce « télétravail bashing » est aussi le symptôme d’un ébranlement de ces modèles mentaux du « monde d’avant ». Et pour qu’il y ait changement, il faut une confrontation des modèles comme l’explique Philippe Silberzahn dans l’article ci-dessus. Bonne nouvelle.

Photo de Melanie Wasser sur Unsplash