Beaucoup de citadins trouvent insupportable ce temps qui leur échappe à la ville. Vie trépidante, stress, course contre la montre, ils passent leurs journées à courir après le temps. Leurs rêves de campagne sont donc peuplés d’un temps idéalisé. Attention, fuir la ville ne suffit pas à retrouver le temps nous dit Sophie.

vaches à la campagne

« On dirait le Sud, le temps dure longtemps », dit la chanson de Nino Ferrer. On voit bien ce que cela veut dire que le temps dure longtemps, comme quand on était petit.

On voit bien pourquoi : le temps est relatif, et plus on est jeune et plus le temps est long. Mais après, on court après ce temps long.

Où est passé le temps ?

Vous rentrez de vacances.
Vous reprenez vos rythmes de travail et vos enfants le chemin de l’école.
Au mois de juin, vous vous êtes dit que tout allait s’arrêter, se figer, ralentir.
Vous êtes parti en vacances. A la campagne, ou ailleurs, en pleine nature.
En espérant l’éternité, ou l’éternisation d’un temps privilégié.
Vous rentrez : le temps ne s’est pas éternisé.

A-t-il seulement ralenti, entre les déplacements en voiture, les rencontres familiales, les envies amicales ?

Vous pensez que l’ennemi du temps, c’est l’agitation de votre ville, de vos horaires, de ceux de vos proches. Et c’est pour cela, pour ne plus être haletant, que vous prenez des vacances, que vous rêvez d’installer votre vie en province, encore mieux à la campagne. Et là, un jour, le temps ralentirait.

En ville, on accuse la ville. Circulation. Feu rouge. Feu vert. Le métro arrive. Une sirène. On se dépêche pour traverser.

Alors on rêve de s’installer à la campagne. On imagine ses rythmes ; saisonniers : moissons, vendanges, vêlages, regains, confitures, marches à pied pour la forme, soirs d’hiver où l’on n’a rien à faire sinon à lire tous les livres qu’on n’a jamais lus, circulation bloquée par le gel, pas de feu rouge à moins de quinze kilomètres.

Nous avons fait cela : partir à la campagne, en province, loin du temps hystérique. Et croire que toute la domestication du temps arrive avec le camion du déménageur, c’est vraiment faire une grave erreur !
La vitesse du temps, dont chacun s’accorde à dire qu’elle est relative, ne dépend pas d’un levier. Ville, campagne, province, grande métropole : « Le temps va, tout s’en va ».

On est déçu, comme à un retour de vacances : le temps ne s’arrête pas, pis, ne ralentit jamais.
Encore que.

Il ne s’agit pas de changer de place, de lieu, de job, de femme, de mari, de maison. On finit par découvrir que pour changer de temps, il faut se changer soi-même.

Oh, pas des grands changements. Pas forcément aller chez les moines (leur rythme journalier n’a rien à envier au vôtre !) ou chez les bouddhistes, ou aller élever des chameaux en plein désert…

J’ai quitté Paris, je vis à la campagne

A la campagne, j’ai un rythme d’enfer : entrées et sorties d’école, de collège, courses pour le week-end, attentes interminables chez les dentistes, médecins, ophtalmos, amis parisiens de passage, distances, magasins qui ferment tôt.

Je croyais que la longueur de temps allait m’être donnée en cadeau sous prétexte que le  paysan cultivait les champs alentour au rythme des saisons…

Et bien finalement, je vous le dis : le temps ne passe pas moins vite en province ou en pleine nature. Pour le faire ralentir, un seul frein : soi-même. Le même qu’à Paris, Marseille ou Lyon.

Et pas de grand principe ! Juste des petites recettes à réinventer tout les jours : pour faire ralentir le temps, il faut prendre le temps.

S’installer à la campagne ?

Partir à un rendez-vous un peu en avance, et pas à la bourre. Faire les provisions en anticipant et pas au dernier moment. Prendre le temps de prendre son café, d’ouvrir la porte à un importun, de répondre au ron-ron du chat.

Plein de choses que je faisais déjà à Paris : c’est comme ça que je prenais des notes sur les idées géniales qui me venaient aux feux rouges, où que je découvrais de magnifiques balcons en fer forgé, juste en levant le nez dans les embouteillages, parce que je n’étais pas stressée, parce que j’étais partie dix minutes en avance…

Alors, pourquoi s’installer à la campagne pour essayer de réapprivoiser le temps ?

Aucune raison objective : rien ne se passera en dehors de vous. En revanche, si vous avez la conscience d’une horloge interne à ralentir, vous trouverez en province en général, à la campagne en particulier, bien plus présentes qu’en ville, un nombre incalculable de circonstances qui serviront de béquille, d’aide et de très puissants alliés pour vaincre le passage du temps.

La plupart de ces circonstances ont des allures de contretemps, contrariété, boulet, galère, à première vue. C’est soi-même qu’il faut admonester, convaincre, amadouer pour parvenir à accepter ce qui paraît inacceptable, et qui finalement constituera  votre meilleure arme pour tuer le temps avant qu’il ne vous tue.

Voici ces monstres campagnards, vos meilleurs amis : les engins agricoles, en toute saison sur les routes, mais surtout en temps de moisson. C’est en général le moment où vos enfants passent des examens…Ralentissez, regardez autour de vous, dites bonjour aux vaches et aux chevaux.

La désertification médicale rurale : pour patienter dans la salle d’attente la bien nommée, prenez le livre que vous vous plaignez de ne pas avoir le temps de lire depuis trois ans.

poules à la campagne

La visite intempestive : votre voiture est dans votre cour ; votre voisin vient vers midi ; prenez le temps de boire un verre, même si vous aviez prévu d’envoyer votre travail par mail à 13 heures. Pareil vers sept heures du soir. Pareil vers 23 heures si c’est la moisson.

Vous attendiez vos tomates hâtives début juillet : elles ne sont mûres, et encore, que début septembre : apprenez que le ciel décide du temps, pas vous. C’est la rentrée des classes ? N’oubliez pas d’aller cueillir les mûres pour les confitures: c’est plus urgent que de couvrir les livres.

Attendre, attendre, que les poules pondent à nouveau. Que la lune croisse pour planter. Attendre la première gelée pour récolter les prunelles. Compter une heure de marche rapide pour compenser une séance de gym. Attendre qu’il pleuve moins pour l’heure de marche…

En gros, c’est attendre, toujours attendre. Y compris vos amis parisiens qui viennent pour le week-end le vendredi soir, et que vous devrez attendre jusqu’à près de minuit en entretenant le feu de bois qu’ils espèrent à leur arrivée, feu de bois qui va dévorer le temps qui nous dévore.

Temps perdu ?

Non, voilà le temps gagné. Chacun de ces instants où il faut patienter est un instant contre le temps.
On dit : autrefois le temps durait plus longtemps.

C’est faux : autrefois on était plus patient avec le temps trop long, et on ignorait le temps trop court.
En vivant en milieu rural, on a à portée de sensibilité des tas d’aides à freiner le temps : il suffit d’accepter le ralentissement, de regarder le paysage, le ciel, en un mot, de « contempler ». Et de compenser très vite un « temps perdu » par un moment de « vie gagnée ».

En milieu rural, on a à portée de vie et d’amour, des alliés irremplaçables et très nombreux pour domestiquer le temps : les animaux. Les hirondelles qui font le printemps, les oies sauvages qui font l’automne, les juments et les ânesses qui ont des gestations plus longues que celles des femmes, les aoûtats qui ne piquent qu’en août, les poules qui ne pondent pas tout le temps…

Cela dit, on peut faire strictement la même chose à Paris. C’est juste moins facile : il y a moins d’outils de patience à disposition. Plus les immeubles sont hauts et moins on voit le ciel. Moins il y a de ciel, et moins il y a de nuages.

Voir passer les nuages, c’est voir passer le temps.

Et votre culture cinématographique vous le dit : quand un réalisateur veut donner l’impression d’une accélération du temps, il fait accélérer le passage des nuages.

A la campagne, les nuages, on les voit bien, et personne, sinon le vent, ne les fait accélérer.