La Fondation Jean-Jaurès a publié cette semaine une étude sur le « bureau fragmenté » avec l’Ifop et le cabinet de conseil Selkis. Pas de découverte révolutionnaire dans cette étude mais plutôt la confirmation d’un avenir du bureau hybride, la démonstration du besoin de collectif en présentiel dans la vie de l’entreprise et des chiffres étonnants sur l’usage du flex office.

Les risques du bureau fragmenté

Les responsables de l’étude sont convaincus que la fragmentation des lieux de travail, son accélération et sa non-régulation engendrent trois risques importants.

Tout d’abord, celui de la dilution du sens collectif. Ce risque, souvent mis en avant, est évident pour tout le monde. La force du collectif en présentiel est importante pour certaines activités comme la créativité. « Comment le collectif pourrait-il exister si les individus ne se croisent jamais ou seulement dans une salle de réunion virtuelle » interroge l’étude ? 

Le 2e risque est lié à une trop grande fragmentation du lieu de travail est la bilatéralisation de la relation managériale. Le manager ne s’adresse plus à une équipe mais, par facilité, à chaque collaborateur individuellement. Au détriment du travail d’équipe.

Enfin, dernier risque, celui de voir les salariés passer d’un sentiment d’appartenance construit (culture d’organisation) à une logique de service. Le salarié ne serait plus qu’une sorte de freelance interne.

Histoire courte du bureau

L’étude de la Fondation Jean Jaurès présente ensuite une courte histoire du bureau depuis 50 ans. Très marqué en France par son origine : « Le bureau que l’on connaît aujourd’hui est l’héritier des bâtiments administratifs, reflet du moment où l’État s’impose et cherche par l’organisation du travail à montrer sa puissance. »

D’où une vie de bureau, univers de paperasse, de poussière, d’ennui et d’uniformisation et de contrôle managérial décrit dans de nombreuses oeuvres de littérature ou du cinéma : Balzac, Zidi, Tati et autres Caméra café. Bref une collection de “bureaux moches“.

Un historique qui se penche aussi sur l’open space, outil de contrôle managérial puis d’optimisation tayloriste et sur le flex office, obstacle au travail d’équipe car souvent frappé du péché originel du 1er arrivé-1er servi qui casserait les équipes. Un type de bureau qui ne fait pas l’unanimité ?

Où travaille-t-on aujourd’hui ?

Coeur de l’étude sur le bureau fragmenté, des chiffres issus du sondage réalisé par l’Ifop éclairent les suages du bureau :

  • 60 % des salariés travaillent tout le temps ou au moins une partie du temps dans un bureau ;
  • 1 salarié sur 5 (21 %) travaille en open space ; cette proportion s’établit à 34 % en Île-de-France, contre 18 % en province ;
  • 16 % des salariés de bureau travaillent en flex office (soit 10 % de l’ensemble des salariés). Le flex office concerne autant les femmes que les hommes ;
  • 38 % des salariés ayant un bureau attitré pensent que la configuration de leur espace de travail a une influence positive sur leur santé ; à l’inverse, 36 % des salariés n’ayant pas de bureau attitré pensent que la configuration de leur espace de travail a une influence négative sur leur santé ;
  • 67 % des moins de 35 ans pensent que la configuration de leur espace de travail a une influence sur leur santé ;
  • un tiers des salariés de bureau considère que le principal inconvénient de la vie de bureau est l’obligation de présence lorsque ce n’est pas nécessaire ;
  • 20 % des salariés pensent que les fonctions ou les postes qui peuvent s’exercer à distance sont moins importants que ceux qui s’exercent en présentiel ;
  • 81 % des salariés de bureau trouvent normal qu’en cas de généralisation du télétravail l’employeur achète le matériel et 42 % trouvent normal que les postes devenus inutiles sans présence au bureau soient supprimés ;
  • 41 % des salariés qui travaillent dans un bureau considèrent que l’avantage principal dans le fait d’y travailler est la possibilité d’échanger avec des collègues, la vie de bureau ;
  • plus de la moitié des salariés qui ont télétravaillé pendant la crise liée à la Covid-19 pensent qu’à l’avenir le travail s’effectuera la moitié du temps au bureau, l’autre moitié en télétravail ;
  • à l’heure où l’organisation des bureaux tend à ne plus spécifier les espaces en fonction de la position hiérarchique, notons que 63 % des cadres considèrent que le fait d’avoir un bureau individuel est le signe que l’on a des responsabilités, quand moins de la moitié des ouvriers le pensent.

Les challenges du bureau de demain

Après la pandémie, le bureau reste un lieu symbolique mais devra être le résultat d’une vision stratégique de l’organisation estime l’étude de la Fondation Jean Jaurès. « Si l’on décide de généraliser le télétravail deux jours par semaine, explique Sarah Proust, responsable de l’étude dans une interview, il va falloir repenser à ce qu’on vient faire pendant les trois jours en présentiel… On vient y chercher du collectif, des réunions, de la décision, de la collaboration…, du sens aussi. On peut modifier la répartition entre présence et distance, mais cela ne peut se faire avec un seul tableur Excel pour fixer les jours de présence. Il faut repenser à ce que l’on vient faire ensemble et ce que l’on prévoit de faire quand on est seul. »

Une réflexion qui devra prendre en compte de nouveaux états de fait engendrés par la pandémie de coronavirus.

Premièrement, de nombreuses entreprises ou administrations ont constaté que des tâches qui semblaient non-télétravaillables (fonctions support, fonctions d’assistance, services de paie, etc.), pouvaient être réalisées à distance du bureau.

Deuxièmement, le télétravail a cassé des lignes hiérarchiques et le bureau a pu apparaître comme un rempart pour le management intermédiaire.

Enfin, quel sens donner au bureau si on a pu travailler une année sans y aller ? 

En conclusion

Dilution du collectif de travail, court-circuit des lignes de management, absence de sens du bureau sont des risques du bureau fragmenté bien identifiés depuis longtemps en cas de développement du télétravail. Des risques toutefois assez réduits car, dans les scénarios d’avenir du bureau, personne n’a jamais parlé de supprimer les rencontres en présentiel.

La catastrophe ne devrait pas se produire car l’étude conclut à une probable hybridation du travail, comme à peu près tous les experts. 

A condition de travailler sur les réponses stratégiques à cette question de l’avenir bureau et du travail (Que sera mon organisation demain ?) et à soigner les détails de la mise en place. Il va y avoir du travail alors que l’on constate que 63% des cadres considèrent “que le fait d’avoir un bureau individuel est le signe que l’on a des responsabilités“!