
Les managers n’écoutent pas vraiment leurs collaborateurs
Le gouffre de perception : pourquoi les managers croient bien faire alors que les équipes souffrent
Parmi les managers, 59% pensent être à l’écoute de leurs collaborateurs. Or, 82% des collaborateurs pensent que non. Cet écart de 23 points n’est pas un accident. Il révèle un angle mort structurel du management français, qui explique une bonne partie du désengagement actuel.
La scène se répète dans toutes les entreprises. Le manager sort d’un entretien annuel convaincu d’avoir eu un échange constructif. Le collaborateur retourne à son poste avec le sentiment de n’avoir pas été entendu. Le manager pense donner du feedback régulier. Le collaborateur attend depuis des mois un retour sur son travail. Le manager estime accorder de l’autonomie. Le collaborateur se sent micro-managé.
Ces décalages ne sont pas des cas isolés. Les études les documentent avec une régularité troublante. Et leurs conséquences sont massives : sept salariés sur dix souffrent d’un manque de reconnaissance, 41% ont déjà quitté un emploi parce qu’ils ne se sentaient pas écoutés, et 75% des démissions ne concernent pas l’entreprise mais le manager direct.
Cinq angles morts du management
L’étude menée par l’Icam et HEC Montréal auprès de 1 427 dirigeants et salariés du secteur privé français mesure précisément ces écarts de perception. Entre ce que les managers déclarent faire et ce que les collaborateurs perçoivent, le fossé atteint en moyenne 22 points. Mais sur certaines dimensions, il dépasse les 30 points.
1. L’écoute fantôme
C’est le décalage le plus documenté. Une étude Nudge révèle que 78% des dirigeants pensent encourager une culture du feedback, alors que 39% des collaborateurs ne se sentent pas écoutés par leur organisation. Soit un fossé de 39 points entre l’intention managériale et le vécu des équipes.
Le problème n’est pas que les managers n’écoutent pas. C’est qu’ils confondent « entendre » et « écouter ». Entendre, c’est laisser parler. Écouter, c’est modifier quelque chose ensuite. Or 40% des collaborateurs n’ont pas l’impression que leurs commentaires débouchent sur des changements concrets. Pire : 43% sont plus enclins à dire aux dirigeants ce qu’ils pensent qu’ils veulent entendre plutôt que ce qu’ils ressentent réellement.
2. Le feedback qui n’arrive jamais
L’Observatoire du Management mesure un écart de 46 points sur la question des feedbacks individuels entre les salariés engagés et les autres. Autrement dit : les collaborateurs qui reçoivent effectivement du feedback sont engagés, les autres décrochent.
Pourtant, 82% des salariés apprécient recevoir des feedbacks de leur manager, qu’ils soient positifs ou négatifs. La demande est là. Mais 87% des managers estiment donner des feedbacks personnalisés pour aider leurs équipes à progresser, alors que seulement 47% des collaborateurs le confirment. Un écart de 40 points.
Le manager pense avoir fait le travail parce qu’il a dit quelque chose une fois. Le collaborateur attend un retour structuré, régulier, qui porte sur son travail réel. Ce ne sont pas les mêmes attentes.
3. Le sens qui se perd en route
L’étude Icam-HEC Montréal identifie les écarts les plus forts sur une dimension précise : les explications que donnent les managers sur « ce à quoi le travail va servir » ou pour justifier leurs propres décisions. Sur ce point, l’écart atteint 31 points.
Le manager pense que la stratégie est claire parce qu’il l’a comprise. Il oublie qu’entre le comité de direction et l’équipe terrain, l’information se dilue, se déforme, ou tout simplement ne passe pas. Résultat : 60% des collaborateurs estiment que leur direction ne les réunit pas régulièrement pour leur faire part de la stratégie et des plans d’action.
Plus de la moitié des salariés affirment que leurs managers ne leur fournissent pas assez d’explications sur leur contribution à la réussite de l’entreprise. Le travail devient une suite de tâches sans perspective.
4. La reconnaissance invisible
Le baromètre Odoxa de 2024 est sans ambiguïté : seuls 53% des salariés se sentent satisfaits de la reconnaissance de leur travail. Près d’un sur deux, donc, estime que ses efforts ne sont pas valorisés.
Ce chiffre rejoint celui du CEVIPOF : seulement 53% des Français estiment que leurs efforts professionnels ont été reconnus et récompensés. Avec une fracture nette entre cadres (64%) et ouvriers (43%).
Le manager pense reconnaître le travail de son équipe parce qu’il ne fait pas de reproches. Mais l’absence de critique n’est pas de la reconnaissance. Les collaborateurs attendent des mots, des gestes, des actes qui disent explicitement : « J’ai vu ce que tu as fait, et cela a de la valeur. »
5. Les ressources qu’on croit donner
L’étude Icam-HEC Montréal mesure un écart de 23 points sur la question des ressources : les managers pensent « donner les ressources suffisantes pour atteindre les objectifs », les collaborateurs ne le perçoivent pas ainsi.
Cette dimension est particulièrement frustrante pour les équipes. On leur fixe des objectifs, on leur demande des résultats, mais les moyens ne suivent pas. Le manager, lui, pense avoir fait le nécessaire. Il a validé le budget, arbitré les priorités, alloué du temps. Mais entre l’intention et la réalité du terrain, quelque chose s’est perdu.
Pourquoi cet écart existe
Ces décalages ne sont pas le signe d’une mauvaise volonté des managers. Ils révèlent des biais structurels que la formation managériale classique ne corrige pas.
Le biais de l’intention. Le manager évalue sa pratique à l’aune de son intention, pas de son effet. Il a « voulu » être à l’écoute, donc il l’a été. Il a « prévu » de donner du feedback, donc c’est fait. Mais l’intention ne vaut rien si elle n’est pas perçue par l’autre.
Le biais de disponibilité. Le manager se souvient des moments où il a pris le temps d’échanger. Le collaborateur se souvient des semaines où il n’a eu aucun retour. Les deux ont raison, mais ils ne comptent pas la même chose.
Le biais hiérarchique. Le manager a accès à des informations que le collaborateur n’a pas. Il connaît le contexte, les contraintes, les arbitrages. Il pense donc que « tout est clair » puisque c’est clair pour lui. Mais le collaborateur n’a pas cette vision d’ensemble.
Le biais de projection. Le manager projette ses propres besoins sur son équipe. S’il préfère l’autonomie, il en donne. S’il aime les challenges, il en fixe. Mais les attentes varient d’une personne à l’autre. Un collaborateur peut vouloir plus de cadre, un autre plus de liberté.
Ce que cela coûte
Le gouffre de perception n’est pas un sujet académique. Il a des conséquences économiques directes.
Selon All Voices, 41% des collaborateurs ont quitté leur emploi parce qu’ils ne se sentaient pas écoutés. The Workforce Institute montre que 34% des salariés préféreraient chercher un poste ailleurs plutôt que de partager leurs préoccupations avec la direction — ce chiffre monte à 40% chez la génération Z.
Le désengagement silencieux coûte aussi cher que le turnover. Les collaborateurs restent physiquement présents mais mentalement absents. Ils font le minimum, ne prennent plus d’initiatives, attendent que ça passe. Selon Gallup, ce désengagement représente l’équivalent de 438 milliards de dollars de perte de productivité à l’échelle mondiale.
Comment réduire l’écart
La bonne nouvelle, c’est que cet écart peut se réduire. Mais cela suppose de changer de méthode.
Mesurer la perception, pas l’intention. Les baromètres internes doivent interroger les collaborateurs sur ce qu’ils vivent, pas les managers sur ce qu’ils pensent faire. La question n’est pas « Donnez-vous du feedback ? » mais « À quand remonte le dernier feedback que vous avez reçu ? »
Rendre visible l’invisible. La reconnaissance doit être explicite, régulière, et porter sur des actes concrets. Pas « Bon travail », mais « J’ai vu que tu as géré le client X dans une situation difficile, et tu l’as fait avec calme et professionnalisme. »
Boucler la boucle du feedback. Quand un collaborateur remonte une information ou une idée, le manager doit revenir vers lui pour dire ce qu’il en a fait. Même si la réponse est négative. Ce qui compte, c’est que l’autre sache qu’il a été entendu.
Former à la perception, pas aux outils. Les formations managériales se concentrent sur les techniques : comment mener un entretien, comment fixer des objectifs, comment gérer un conflit. Elles négligent la dimension perceptive : comment vérifier que ce que je crois faire correspond à ce que l’autre vit.
Le miroir déformant
Le gouffre de perception est un miroir déformant. Le manager s’y voit en leader à l’écoute, disponible, reconnaissant. Le collaborateur y voit un chef distant, silencieux, indifférent. Les deux regardent la même réalité, mais ils n’en tirent pas la même image.
Réduire cet écart ne demande pas de révolutionner le management. Cela demande une discipline simple : vérifier régulièrement que ce qu’on croit faire correspond à ce que l’autre perçoit. Demander, écouter vraiment, et ajuster. Le reste suivra.
Sources
Icam & HEC Montréal, Étude sur le sens du travail, 2020 (1 427 répondants) ; Observatoire du Management, Oasys & Kantar TNS, 2017 (1 507 salariés) ; Odoxa, Baromètre de la Qualité de Vie au Travail, novembre 2024 (1 075 salariés) ; Nudge, étude sur le feedback ; All Voices, State of Employee Feedback, 2021 ; The Workforce Institute ; CEVIPOF-OpinionWay, Baromètre de la confiance politique, 2024 ; Gallup, State of the Global Workplace, 2025.

