Les politiques de développement de la ruralité échouent car elles s’appuient sur les mauvais leviers et se trompent de cibles. Pour sauver les territoires ruraux, la solution serait de s’engager dans le numérique, de miser massivement sur la formation et sur la création d’entreprises.

L’aménagement du territoire a échoué et 20 % de la France est même complètement à l’écart de tout développement, ce que le sénateur Bertrand dans son rapport de 2014 appelait l’hyper-ruralité : éloignement des services du quotidien et des métropoles, plus faibles revenus que la moyenne du pays, population âgée, manque de perspectives.

L’échec de l’action publique

Pourquoi cet échec ? Parce que les acteurs de développement habituels, publics ou para-publics, emploient des méthodes qui ne sont pas – ou plus – adaptées. Leurs recettes et leur gouvernance sont démodées et leur habitude de distribuer de l’argent public pour créer des emplois ne sert à rien, sauf à enrichir les circuits d’intermédiation et le marché politique.

On peut le voir encore avec l’expérimentation « Territoires zéro chômeurs de longue durée » dont le rapport intermédiaire est plutôt mitigé qui ne change pas vraiment les méthodes d’action : « Si ces premiers travaux permettent de souligner l’amélioration de la situation professionnelle et personnelle des personnes employées dans les Entreprises à But d’Emploi (EBE), ils ne permettent pas, à ce stade, de justifier la généralisation de l’expérimentation dans ses conditions de déploiement et de fonctionnement actuelles. En effet, plusieurs difficultés ressortent concernant le développement des structures et la construction des parcours professionnels des bénéficiaires de l’expérimentation. Par ailleurs, les gains socio-fiscaux de l’expérimentation s’avèrent plus faibles qu’anticipé à ce stade de l’expérimentation et selon les modalités de l’évaluation conduite conjointement par la mission Igas-IGF et la DARES ».

Certes, on peut se réjouir de ces tentatives pour sortir les habitants de territoires en difficulté du chômage de longue durée. Mais un traitement social du chômage ne remplace pas une politique de développement d’activités durables.

D’autres choisissent des voies alternatives. Comme ces maires ruraux qui se battent pour maintenir des commerces ou de l’artisanat dans leurs villages recrée de l’activité et, souvent, réenclenche un cercle vertueux économique et social. Mais trop souvent ils sont condamnés à se débrouiller seuls… et sans les aides financières promises.

Mais toutes ces actions de développement passent complètement à côté de l’enjeu du numérique. Les élus locaux et les développeurs n’ont souvent aucune idée du bouleversement sociétal qui se cache derrière l’effervescence technologique. Et quand ils en sont conscients, cela se traduit la plupart du temps par des solutions cosmétiques.

Une ruralité entreprenante

Surfer de mode en mode (coworking, fablab, incubateurs, accélérateurs, Internet des objets…), tenter de se donner une coloration technologique grâce à un label French Tech ou décréter son mini clône de Silicon Valley sont des bons outils de communication politique. Mais ils ne sont pas très utiles pour le développement et l’attractivité d’un territoire s’il n’existe rien derrière la vitrine. La plupart du temps ces projets ne créent pas durablement de richesse et ne créent pas d’emplois.

Vous ne voyez pas de quoi je parle ? Regardez la présentation d’Oussama Ammar sur la Rupture numérique, l’un des fondateurs de The Family, société d’investissement et accélérateur de startups.

Et regardez surtout la 2e vidéo de questions-réponses (ci-dessous). Si vous êtes pressés regardez juste l’échange à partir de 19’52”. Tout est là, dans le style vigoureux d’Oussama.

On peut trouver beaucoup d’autres illustrations de cette démarche inefficace. Par exemple un territoire breton qui pense attirer durablement des entreprises avec une carotte financière et la région Normandie qui fonde sa « nouvelle» stratégie de développement en créant un gros guichet de distribution d’argent public.

A leur décharge, ils trouveront toujours des entreprises mercenaires qui se précipiteront sur ces effets d’aubaine. Ecoutez Oussama Ammar : «  Le mode d’action publique encourage les entrepreneurs à ne pas faire leur métier. Il les empêche de se confronter très tôt à leur marché. Les entrepreneurs sont les premiers responsables de cette situation en allant chercher cette héroïne pour pas cher. Quand on donne de la drogue gratuite, et qu’elle est bonne, les gens consomment. Mais ils se réveillent le matin avec un mal de tête. »

Et l’on touche même à l’absurde (ou au scandaleux ?) quand certains organismes publics ou consulaires deviennent opérateurs économiques… en concurrence avec leurs propres ressortissants.

Pour en sortir, hackons la ruralité

Il faudrait être humble et comprendre que le développement n’est jamais le fait du secteur public. Il ressort de l’activité des entrepreneurs qui, s’ils se développent, créent de l’emploi.

L’action publique devrait se limiter aux infrastructures et à la communication-marketing pour valoriser ses acteurs et son territoire. Elle ne devrait pas faire à la place des entrepreneurs, pas les arroser d’argent inutile, ce qu’on appelle le marché politique “d’achat de suffrages”. Les aménageurs publics de bonne volonté devraient faire leur la devise des médecins : Primum non nocere, d’abord ne pas faire de mal.

Pour sauver les territoires ruraux nous devons donc agir nous-mêmes. Nous avons besoin de sortir du cadre imposé, du monopole public du développement et de nous appuyer sur le numérique. Nous avons besoins de « hacker la ruralité ». Entendez ici hacker dans son sens originel de détournement d’un usage initial pour l’améliorer, et non pas dans le sens dérivé de piratage.

La ruralité mérite mieux que le ronron

Le numérique n’impose plus d’être installé dans les grands centres urbains pour travailler. On peut créer une entreprise n’importe où dans le monde, plus aucun territoire n’est éloigné des centres. Et l’on peut se former depuis n’importe où pour comprendre et affronter cette vague numérique. Pour éviter que la fracture territoriale ne se double d’une fracture numérique.

La déformation de la chaîne de valeur au profit des entreprises numériques conduit donc à une nouvelle géographie de la richesse ” écrit Nicolas Colin – cofondateur de The Family avec Oussama Ammar – dans La transition numérique au coeur des territoires. Une opportunité pour les territoires ruraux.

Nous avons besoin d’innovations, d’entrepreneurs, économiques et sociaux. A Zevillage nous sommes modestement engagés depuis 10 ans dans le prototypage de nouveaux usages ruraux à l’Ecloserie numérique, 1er tiers-lieu rural en France, pour accompagner la création d’entreprises et développer du lien social autour du numérique, en pleine campagne. Son originalité tient dans quelques principes :

  • frugalité (l’argent non dépensé n’a pas à être gagné)
  • lien avec le monde économique et avec les acteurs locaux du numérique
  • autant que possible, pas d’argent public (hors infrastructure ou amorçage).

A partir de cette expérimentation, du test des différents modèles économiques pour ce lieu, nous voulons aider les porteurs de projets ruraux à affronter la fracture numérique, nous avons fait le choix

Dans ce cadre, nous avons par exemple lancé en 2014 une formation de codeurs de 6 mois pour des demandeurs d’emploi, puis nous avons lancé en 2016 un MOOC sur le travail flexible et une autre formation en 2019 sur l’Internet des objets. Beaucoup d’autres chantiers sont ouverts autour d’un espace de coworking et d’un fablab comme par exemple le développement d’une communauté de freelances avec nos amis d’Happy dev.

Si vous aussi vous avez envie de faire bouger les campagnes, rejoignez-nous, manifestez-vous, échangeons et hackons ensemble la ruralité et nos villages !

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